ULYSSE NARDIN

Sa Production Genre Espagne

Ulysse Nardin : L’héritage d’une dynastie horlogère, de la précision à l’innovation

Ulysse Nardin. Horloger. (1823-1876). Création artistique contemporaine, par l'auteur.

Les origines de la dynastie Nardin

Les Nardin sont une famille de la Haute-Saône en France, venue aux Brenets en 1774 et naturalisée neuchâteloise en 1786. Maître Jean-Léonard Nardin est le premier à citer : ces « gens de gaillarde fierté et de furieuse résolution » ne craignaient pas l’aventure. Il, constructeur de profession, fut profondément marqué par le milieu horloger qui l’entourait. Cependant, occupé par la construction de fours à pain, citernes et barrages, il ne put se consacrer à l’horlogerie. En revanche, son fils, Léonard-Frédéric Nardin (1792–1859), établi au Locle, fit un apprentissage d’horloger et devint un artiste réputé pour ses répétitions. Il fonda ainsi la dynastie des Nardin horlogers, alliant qualité et précision. Son fils, Ulysse Nardin (1823–1876), héritier de cette passion, fut formé par le meilleur horloger local, William Dubois. En 1846, Ulysse fonda la maison qui porte son nom, aujourd’hui universellement connue. À l’origine, il s’agissait d’un simple comptoir où l’on terminait des montres de précision et des pièces complexes, qui contribuèrent à sa renommée.

La consolidation d’une tradition

Le fils du fondateur, Paul-David Nardin (1855–1920), perpétua une ancienne tradition locloise : la fabrication de chronomètres de marine, suivant les traces de J.-F. Houriet, Jurgensen, Favre-Bulle, Sylvain Mairet, Louis Richard et Henry Grandjean, eux-mêmes inspirés par les Neuchâtelois Ferdinand Berthoud et Abraham-Louis Breguet. Mais la fidélité ne se limitait pas aux patrons : des collaborateurs comme la famille Rosat (Henri Rosat père, Henri Rosat fils, Auguste Rosat, Pierre Béguin) se distinguèrent en tant que régleurs de précision, apparaissant régulièrement aux côtés des Nardin sur les listes des lauréats des concours chronométriques.

Aujourd’hui, la maison Nardin occupe une place unique en Suisse : spécialisée dans les instruments précieux pour les navigateurs, dont la précision s’est améliorée au fil des années grâce au travail, à l’intelligence et à la quête de perfection des constructeurs et des régleurs.

Paul-David Nardin. Horloger. (1855-1920). Création artistique contemporaine, par l'auteur.

Innovations et collaborations clés

Paul-David Nardin joua un rôle crucial dans l’introduction du balancier intégral de Guillaume, aujourd’hui universellement utilisé dans tous les chronomètres où la précision est de rigueur. Sa collaboration avec le savant Charles-Édouard Guillaume fut particulièrement féconde, encouragée par sa formation auprès de Jules Grossmann, qui lui inculqua le respect de la recherche scientifique. Il transforma également l’atelier patriarcal en une manufacture moderne, intégrant un bureau technique, un laboratoire et des instruments de précision.

La maison Nardin ne se contenta pas d’améliorer les produits horlogers : elle contribua également au développement scientifique de l’industrie horlogère suisse. Henri Rosat fut pendant de longues années inspecteur fédéral des écoles d’horlogerie et un ardent défenseur du Laboratoire de recherches horlogères, tandis que Gaston Nardin en fut le président actif à une époque où cette institution était encore regardée avec méfiance.

Montre de poche diamètre 53 mm Ulysse Nardin No 4624, à répétition à quarts, vers 1870. Savonnette en or jaune 18k, « bassine et filets » à bande cannelée, couvercle et fond entièrement gravés de motifs floraux et feuillagés. Cuvette en or à charnière avec bordure guillochée, gravée des détails techniques, et contre-cuvette avec verre cerclé d’or à charnière. Cadran argenté « genre Espagne ». Le centre de la composition est occupé par de petits motifs dorés aux teintes et textures variées, imprimés en microrelief, formant un décor floral mis en valeur sur un fond en argent finement gravé et pointillé au burin. Le cercle des heures est composé de chiffres romains tracés au noir de fumée. Les espaces entre les chiffres sont ornés de motifs gravés au burin. De petites perles concaves en estampage, disposées à la périphérie du cadran, marquent les minutes. La périphérie est ornée d’une guirlande florale aux éléments dorés de textures variées en microrelief qui complète le motif central. Le sous-cadran de la petite seconde, aux chiffres peints à la main, est guilloché étoilé, au centre de l’axe de la trotteuse. Des aiguilles de style « poire Stuart » en acier bleui parachèvent cette pièce. Mouvement calibre 19 lignes, rhodié, 23 rubis. Le système de remontage au pendant et la mise à l’heure s’opère par poussette sur la carrure à 4 heures. Il est doté d’un rouage de remontage à dents de loup assurant une transmission fluide et robuste. Échappement à ancre ligne droite, balancier compensateur bimétallique coupé, spiral Breguet en acier bleui, raquette de réglage à index, répétition sur gong actionnée par un verrou sur la carrure.

Le rôle du régleur

Une montre bien construite ne garantit pas un fonctionnement optimal : un ajustement de précision est nécessaire, travail du régleur. Pour une maison participant aux concours chronométriques (Neuchâtel, Genève, Teddington, Hambourg, Washington) et aux expositions universelles, le régleur était un collaborateur essentiel. Parmi les plus éminents de la maison Ulysse Nardin, on trouve : Henri Rosat père, Paul-David Nardin, Henri Rosat fils, Henri Gerber, Ernest Nardin, Auguste Rosat et Louis Augsburger.

Le succès de la maison Nardin fut le résultat des efforts combinés de directeurs, techniciens, régleurs, ouvriers et ouvrières. Les fondateurs surent lui donner un caractère presque familial, reconnaissant que l’ouvrier n’est pas une machine : sa santé, sa motivation et son sentiment d’appartenance étaient prioritaires. Cette vision, ancrée dans des valeurs religieuses, fit des Nardin des pionniers dans le domaine social. Paul-David, par exemple, s’attaqua au problème de l’alcoolisme, instaura la semaine anglaise et créa une caisse de retraite autonome pour les employés et les ouvriers.

Savonnette montre de poche Ulysse Nardin, No 4797, vers 1870. Boîtier entièrement gravé en or jaune 18k, La vue de droite montre le couvercle principal, richement orné d'un décor floral profond et de volutes rocaille avec un cartouche ovale central portant un monogramme entrelacé. Cadran argenté « genre Espagne ». Le centre de la composition est occupé par de petits motifs dorés aux teintes et textures variées, estampages en microrelief, formant un panier avec décor floral mis en valeur sur un fond en argent finement gravé et pointillé au burin. S'adaptant au décor central, figure l'inscription « ✠ ULYSSE NARDIN, LOCLE ✠ ». Le cercle des heures est composé de chiffres romains peints à la main au noir de fumée, alternés avec des motifs gravés au burin en forme de croix potencées, de largeurs variables pour s'adapter à l'espace disponible. Perles concaves en estampage à la périphérie marquant les minutes. Le sous-cadran de la petite seconde, à 6 heures, est guilloché « soleil » avec chiffres arabes peints. Aiguilles "poire Stuart" marque l'heures. Mouvement ¾ platine avec remontage et mise à l'heure par clé. Echappement duplex combiné avec un balancier compensateur bimétallique coupe, spiral Breguet en acier bleui et raquette de réglage.

Paul-David Nardin : Innovation et héritage

Né au Locle le 3 novembre 1855, Paul-David hérita du talent de son père, Ulysse Nardin, l’un des meilleurs artisans de montres de précision. Aux côtés de Henri Rosat père, son visiteur expert, ils produisirent des pièces remarquables dans leur petit comptoir familial, se spécialisant dans la chronométrie de marine. Alors que d’autres horlogers comme Frédéric-Louis Favre, Sylvain Mairet, Louis-Jean Richard et Henry Grandjean créaient des pièces uniques, Ulysse Nardin entrevit la possibilité d’une véritable industrie du chronomètre de marine, et ce fut Paul-David qui en fit une réalité.

À 20 ans, Paul-David réglait déjà des chronomètres de Sylvain Mairet, remportant les premiers prix aux concours des observatoires de Neuchâtel et Hambourg. Après la mort prématurée de son père, il prit la direction de l’entreprise avec un succès remarquable. En 1877, il s’associa avec Henri Rosat fils, avec qui il entretint une collaboration de 44 ans, marquée par l’innovation et l’amitié.

Avancées techniques

Paul-David Nardin ne se contenta pas de reproduire des modèles existants : il chercha constamment à perfectionner l’horlogerie. En 1885, il simplifia le chronomètre enregistreur, généralisant son usage dans le domaine scientifique. S’appuyant sur la théorie des courbes terminales de Philipps (apprise de Grossmann), il ajusta l’isochronisme sans déformer les courbes, grâce à des goupilles fines limitant le jeu de la lame du spiral. Plus tard, un dispositif imaginé par Henri Rosat permit d’ajuster avec précision cette condition essentielle.

En 1899, à la découverte du balancier compensateur intégral de Charles-Édouard Guillaume (acier-nickel et laiton), Paul-David l’adopta immédiatement, le qualifiant de plus grand progrès accompli en chronométrie. Cette invention résolvait un problème historique : la correction de l’erreur secondaire. En 1900, un chronomètre Nardin n°65, équipé de ce balancier, fut présenté au Congrès de chronométrie de Paris lors de l’Exposition universelle, réduisant l’erreur secondaire de -1,9s à -0,3s, suscitant l’admiration de la communauté scientifique.

Savonnette montre de poche Ulysse Nardin nº 4865. Vers 1872. Boîtier en or jaune 18k, 19 lignes. Cadran genre Espagne. Remontoir au pendant et mise à l'heure par poussette sur la carrure à 4 heures. L'organe réglant est associé à un balancier compensé coupé avec vis de réglage dorées régulant les oscillations d’un spiral en acier bleui ajusté par un système de réglage par raquette, combiné avec un échappement a ancre ligne droite levées visibles.

Expansion et reconnaissance

Sous sa direction, la production de chronomètres de marine prit une importance considérable, acquérant une réputation universelle. Paul-David explora également la chronométrie de marine en petit format, rapidement adoptée par les amirautés et les scientifiques. Les chronomètres de bord (avec ou sans enregistrement électrique) devinrent des outils essentiels pour les navigateurs et les chercheurs.

Pour répondre à la demande croissante, il agrandit son équipe et transforma la fabrication des montres simples et des chronographes, multipliant la capacité de ses ateliers. La marque Nardin unissait un design harmonieux à une solidité technique. Parmi ses collaborateurs clés figuraient ses fils, excellemment formés, ainsi que Georges Rahm, représentant commercial qui étendit la marque à travers l’Europe et au-delà.

Épreuves et précision

En 1868, Ulysse Nardin participait au concours de l’Observatoire de Neuchâtel avec deux chronomètres à ancre, avec spiral plat, à courbe finale de Philips, sans fusée, dont les variations de marche furent si minimes que le directeur de l’observatoire, le Dr Ad. Hirsch, les décrivit comme :
« De vrais garde-temps qui rendraient des services même aux astronomes et aux navigateurs. »

Le chronomètre de marine typique, logé dans un coffret en acajou et maintenu horizontalement par une suspension à la Cardan, mesurait 95 mm de diamètre (mouvement) et 60 mm de hauteur. Son réglage — centré sur l’équilibre et la compensation du balancier après la pose du spiral — était l’étape la plus délicate pour répondre aux exigences des amirautés. Pour prouver leur précision, ces instruments étaient soumis à des épreuves de température rigoureuses à l’Observatoire de Neuchâtel pendant 63 jours (alternant entre 36°C, 4°C et retour à 36°C), où l’on évaluait :

  • Les écarts moyens de marche diurne.
  • Le coefficient thermique.
  • L’écart de proportionnalité.
  • La reprise de marche.
Publicité historique de Paul-David Nardin, successeur d’Ulysse Nardin. 1906.

Ulysse Nardin : Une dynastie couronnée de prix et de précision

La maison Ulysse Nardin a accumulé, au fil des décennies, une impressionnante collection de distinctions : dès 1846, ses chronomètres de marine remportèrent des médaille d’or et des certificats de précision aux concours de l’Observatoire de Neuchâtel, tandis qu’en 1862, elle fut récompensée par la Prize Medal à l’Exposition internationale de Londres pour ses montres compliquées et chronomètres de poche. En 1876, elle obtint l’Unique Prix d’honneur avec médaille d’or au Concours international de réglage de Genève, un hommage exceptionnel pour ses chronomètres de marine et de poche. En 1889 et 1900, elle remporta le Grand Prix à Paris, et en 1893, elle fut primée à l’Exposition universelle de Chicago

Ses créations accumulèrent 201 Prix aux Observatoires de Neuchâtel et Genève pour les meilleures marches de chronomètres, en plus des 4 324 certificats, 2 411 prix spéciaux et 18 médailles d’or obtenus jusqu’en 1975. Ces récompenses témoignent de son excellence inégalée en chronométrie.

Héritage et continuité

Paul-David Nardin entoura son entreprise d’une équipe d’élite. Son personnel de direction, tout comme ses ateliers, formés selon ses principes, maintinrent sa renommée. Ses fils et des collaborateurs comme Georges Rahm assurèrent la continuité de son œuvre, étendant son influence à l’échelle mondiale.

La maison Nardin démontra que l’art et la précision pouvaient servir la chronométrie de marine, bénéficiant non seulement aux amirautés, mais aussi aux instituts scientifiques nécessitant un temps mesuré avec une authenticité certifiée par les observatoires. Comme le soulignait un journal genevois en 1790 :
« Sans un bon observatoire, l’horloger est dans l’impossibilité absolue d’étudier, de comparer et de régler exactement la marche de ses montres et de ses chronomètres. »

Haut gauche : The Prize Medal, la plus haute distinction décernée en 1862, à Londres, à Ulysse Nardin. Bas centre : Médaille d'or décernée en 1876 par la Société des Arts de Genève à Paul-David Nardin. Haut droite : Grand Prix de l'Exposition universelle de Paris en 1900 attribué à Paul-David Nardin.

Au cours du dernier siècle, Ulysse Nardin a continué de repousser les limites de l’horlogerie : après avoir frôlé la faillite en 1978 et été rachetée par Ogival de Le Locle en 1979, la marque a été relancée par Rolf W. Schnyder en 1983, aux côtés d’un groupe d’investisseurs incluant le célèbre horloger et scientifique Dr. Ludwig Oechslin, marquant ainsi le début d’une nouvelle ère dorée. Sous son impulsion, la manufacture a innové avec des modèles emblématiques comme le Freak (2001), premier garde-temps sans couronne ni aiguille traditionnelle, et a pionné l’utilisation de composants en silicium grâce à sa collaboration avec Sigatec (fondée en 2006). Depuis 2014, intégrée au groupe Kering, et sous la direction de Patrick Pruniaux à partir de 2017, Ulysse Nardin a étendu sa collection Freak avec des modèles comme le Freak X, Freak ONE et Freak S, tout en préservant son héritage artisanal et son esprit innovant. Depuis 2022, la marque appartient au Sowind Group SA après un rachat par sa direction.

Charles-Antoine LeCoultre

Sa Production Genre Espagne

Du génie de la mécanique aux fondements d’une haute manufacture

Charles-Antoine LeCoultre. Horloger. (1803-1881)

Jeunesse et formation (1803–1829)

Charles-Antoine LeCoultre (1803-1881), débuta bien jeune par la fabrication de la dentelle à la main, industrie disparue de la contrée depuis cette époque ; puis il se mit à confectionner des couteaux pour ses camarades d’école, ce qui l’amena plus tard, de concert avec son père Jacques, à la fabrication des premiers rasoirs LeCoultre, instruments qui, grâce à leur trempe spéciale, jouissent maintenant d’une réputation presque universelle.

De 1819 à 1825, Antoine travaille aux côtés de son père aux claviers des boîtes à musique destinées à ses oncles de Genève, mais aussi pour son propre compte. En 1825, il coopérait également à la fabrication des boîtes à musique, dirigée par ses oncles, et il avait le don de faire réussir d’une façon toute spéciale les claviers qu’il entreprenait.

Quoique ses parents ne fussent pas horlogers, ses aptitudes naturelles le portèrent de ce côté-là, et, en 1827, il fabriquait le premier pignon taillé dans l’acier plein et confectionnait la première fraise capable de donner aux ailes des pignons une forme régulière, opération qui se faisait alors à la main d’une manière très imparfaite.

En août 1828, il quitte la Vallée pour Genève, avec l’intention d’y apprendre le métier d’horloger (inscrit au registre des étrangers à Genève le 7 août 1828). À l’école d’horlogerie de Genève, il suit des cours de dessin, math, physique, chimie, s’intéresse aux engrenages et échappements. Il entre chez son oncle François LeCoultre, où il travaille avec son cousin Adolphe Nicole de Londres. Antoine fit renouveler cinq fois son permis de séjour à Genève.

À gauche : Savonnette montre de poche répétition à minutes LeCoultre nº 237364, vers 1895. Boîtier 59 mm en or jaune 18K. Quatre corps, bassine et filets, guilloché avec bordures polies, fond de boîte avec monogramme feuillagé en or rapporté. Cuvette charnière en or gravée des détails techniques, couvercle cerclé d'or vitré pour observer le mouvement. Cadran argenté « genre Espagne ». Le centre de la composition est occupé par de petits motifs dorés aux teintes et textures variées, estampés en microrelief, composant un décor floral qui se détache sur un fond d'argent finement gravé au pointillé au burin. Le cercle horaire présente des chiffres romains peints à la main au noir de fumée. Les espaces inter-horaires, situés entre les chiffres, sont ornés de motifs floraux et végétaux stylisés gravés au burin. Des perles concaves régulières constituent la minuterie. La périphérie est bordée par une guirlande florale aux éléments dorés de textures variées, façonnés en microrelief, et faisant écho au motif central. Le sous-cadran de la petite seconde, aux chiffres peints à la main, est doté d’un guillochage circulaire centré sur le pivot de l’aiguille. Mouvement rhodié, 30 rubis, remontage par couronne et mise à l’heure par tirette, doté d’un rouage de remontage à dents de loup assurant une transmission fluide et robuste. Échappement à ancre en ligne droite avec levées visibles réglé avec un balancier compensateur bimétallique coupé, spiral Breguet en acier bleui, raquette de réglage à index, répétition sur gong actionnée par un verrou sur la carrure. Mouvement signé sous le marteau des heures. L'ensemble est rythmé par des aiguilles en or de style Louis XV. À droite : Savonnette montre de poche répétition à minutes LeCoultre & Co., vers 1890 (similaire au lot précédent). Mouvement de 18''', rhodié, 29 rubis. Le temps est marqué par des aiguilles poire Stuart en acier bleui.

Retour à la Vallée et début de carrière (1829–1841)

Antoine LeCoultre est le fondateur de la grande entreprise LeCoultre au Sentier. Homme de génie, passionné de mécanique, inventif et persévérant.

De retour à la Vallée en 1829, ses travaux d’horlogerie se mêlent à la fabrication de couteaux, de rasoirs, ainsi qu’à des travaux horlogers de plantage, finissage, dorage de balancier.

En 1830, il doit s’associer avec son père, probablement pour des raisons de trésorerie : la raison sociale devient « Jacques David LeCoultre et Fils ». En 1831, il épouse Julie Zélie Golay, puis en 1833, suite à des différences de vue sur l’équipement de l’atelier, l’association avec son père est rompue. Antoine s’installe alors au 1er étage de la vieille maison des LeCoultre pour fabriquer des pignons, les rasoirs restant au rez-de-chaussée.

En plus des pignons, sa fabrication évolue vers d’autres composants de la montre, avec pour objectif la livraison de blancs. Il se diversifie encore en mettant au point, en 1837, une lunette d’officier permettant de mesurer les distances. En 1837, avec son frère Ulysse, ils héritent des terres de leur oncle Henri Joseph. Deux ans plus tard, Antoine construit une bâtisse pour y loger son atelier (maison construite par Antoine LeCoultre à la Golisse).

Il fut pendant de longues années fournisseur de pignons des premiers fabricants français de chronomètres de marine ; mais cette partie de l’horlogerie n’était pas encore le but suprême de son ambition industrielle, et quoiqu’elle lui eût procuré de hautes récompenses à plusieurs Expositions universelles, il la céda à son frère et se mit à travailler pour arriver à fournir des mouvements en blanc exécutés mécaniquement.

Association avec Ulysse et innovations (1842–1849)

De 1842 à 1849, il travaille sous la raison sociale « Antoine LeCoultre et Frère ». Leurs affaires étant prospères, Antoine peut se consacrer au perfectionnement de son outillage. En 1844, il construit de ses propres mains le « millionomètre », premier appareil au monde permettant de mesurer le millième de millimètre, soit le micron.

Chercheur infatigable, doué d’une persévérance extraordinaire et ne se rebutant jamais, il trouvait toujours de nouveaux moyens de faire plus vite et mieux. Quoique n’ayant pas fait des études spéciales, il avait pour la mécanique des aptitudes vraiment remarquables ; après avoir passé de longues veilles à l’invention d’une machine ou d’un outil nouveau, il l’exécutait de ses propres mains. Ses efforts furent couronnés de succès, et, en 1847, il livrait déjà des mouvements avec un système de remontoir de son invention, système qui, après avoir subi quelques modifications, est encore en grande faveur aujourd’hui.

Séparation avec Ulysse et développement industriel (1849–1865)

Après la séparation d’avec son frère Ulysse, et après avoir maîtrisé la fabrication des rasoirs, des claviers de boîte à musique, des pignons et autres composants, il développe une large gamme de calibres livrés en blanc. À l’Exposition Universelle de Londres en 1851, il obtient la consécration avec une médaille d’or. Ces distinctions furent suivies, entre autres, d’une médaille de bronze à Paris en 1867, de deux médailles d’or —l’une à l’Exposition universelle de Paris en 1889, l’autre à l’Exposition nationale suisse de Genève en 1896—, ainsi que d’une place de membre du jury, hors concours à Paris en 1900.

Depuis 1850, il avait noué des relations commerciales avec un certain Jean Gallay à Genève. En 1853, ce dernier épouse la fille d’Antoine et signe un contrat d’association : Jean Gallay comme vendeur, Antoine comme fabricant. Dix mois après cette association, Antoine a déjà plus du tiers de son bilan immobilisé à Genève. S’ensuivent des brouilles familiales qui finissent au tribunal. La marchandise en consignation à Genève revient en mauvais état, ce qui fait perdre beaucoup d’argent à Antoine.

Complètement abattu, Antoine se fait soutenir par son fils Élie, qui, malgré ses 16 ans, réussit à empêcher son père de déposer son bilan. Avec l’aide de son beau-frère Gaspar Golay, il désintéresse peu à peu ses créanciers et rembourse les billets signés par Jean Gallay. La lecture des inventaires révèle qu’il logeait et nourrissait les ouvriers de son entreprise ! À 57 ans, Antoine LeCoultre se trouve dans l’obligation d’engager tous ses biens, jusqu’à sa propre montre en or, pour éviter l’opprobre.

Sous sa direction, et grâce à l’outillage qu’il construisit, la fabrication des remontoirs au pendant prit dans son établissement une importance si considérable, qu’il dut agrandir ses ateliers et faire l’achat d’un moteur à vapeur en 1865.

Expansion et modernisation (1866–1881)

Acculé de toute part, sur les conseils de son neveu David Borloz, Antoine rencontre le directeur des forges de Vallorbe. Ce dernier lui propose de créer une SA et suggère de prendre pour associé son neveu Auguste Borgeaud pour la partie commerciale. Finalement, c’est une société en commandite, composée de 6 autres actionnaires, qui est créée : « LeCoultre Borgeaud & Cie ».

Dès 1866, il est décidé de rassembler sous le même toit toutes les étapes de la fabrication d’une montre, depuis la découpe initiale jusqu’aux gravures et à l’émaillage final. Durant les premières années, les ventes progressent, ce qui accroît le besoin en fonds de roulement, et les bénéfices suffisent à peine à couvrir les intérêts.

En 1870, les premiers calibres à répétition et chronographe fabriqués mécaniquement ; en 1871, un nouveau mécanisme de remontoir. Suite à une crise engendrée par Borgeaud, Élie élabore le projet de rapatrier les machines à la Vallée. En un temps record, ils aménagent le rural attenant à l’usine en perçant 70 fenêtres, équipent des ateliers d’une machine à vapeur de 3 ou 4 HP et de ses transmissions.

Publicité de Lecoultre & Co. (1883). Dès 1870, les premiers calibres à répétition et chronographe fabriqués mécaniquement, suivis en 1871 par un nouveau mécanisme de remontoir à pièces interchangeables, furent largement demandés par d'acrédités horlogers suisses pour être montés dans la manufacture de leurs propres montres de poche.

En 1877, Auguste Borgeaud, atteint dans sa santé à la suite d’une chute de cheval, quitte ses associés pour regagner Genève. Antoine, propriétaire des bâtiments, prend sa retraite à 74 ans. Ses trois fils, Benjamin, Élie et Paul, héritent d’un bel appareil de production qui leur permettra, en créant de nouveaux calibres, de faire face à la crise.

Héritage et fin de vie (1881–1899)

Le 26 avril 1881, Antoine LeCoultre décède à l’âge de 78 ans et 10 jours. En 1883, bien avant l’électrification des villes, la Manufacture adopte la lumière électrique dans ses ateliers. Entre 1877 et 1887, les ventes passent de 160 000 à 354 000 francs, et les dettes ont été réduits de 323 000 à 190 000 francs.

En 1890, la Manufacture fabrique 156 calibres (125 calibres simples et 31 calibres parmi les plus compliqués) et compte quelque 500 employés.

En 1897, le fils d’Élie, Jacques-David III LeCoultre, entre à l’usine comme simple ouvrier. En 1899, l’entrée de Jacques-David marque une nouvelle étape.

Rôle politique et contribution sociale

Ch.-Ant. LeCoultre a joué aussi un certain rôle comme homme politique : de 1852 à 1858, il siégea au Grand Conseil ; et pendant quarante ans environ, il a fait partie du Conseil communal du Chenit.

La prospérité de la Vallée doit beaucoup à l’initiative de ce travailleur. En fournissant de bonne heure des pignons irréprochables aux fabricants d’horlogerie de la contrée, il contribua largement à établir la supériorité de leurs produits ; de plus, bon nombre de petits moyens mécaniques trouvés par lui passèrent dans les mains des ouvriers de la Vallée, auxquels ils donnèrent un avantage marqué sur les ouvriers travaillant avec les anciens moyens.

Publicité de LeCoultre & Cie. L'usine reproduite, construite en 1888, atteste que LeCoultre & Cie a su tirer parti de la reprise générale de la fin de la décennie. À cette époque, la Manufacture fabrique 156 calibres (125 calibres simples et 31 calibres parmi les plus compliqués) et compte quelque 500 employés.

L’alliance historique avec Jaeger et l’héritage intemporel de Jaeger-LeCoultre

En 1903, la rencontre entre la Manufacture LeCoultre et le Parisien Edmond Jaeger, spécialiste des mouvements ultraplats, marqua un tournant décisif. Jaeger, impressionné par la précision des calibres de LeCoultre, proposa une collaboration pour allier l’expertise suisse en mécanique de haute précision à l’innovation française. Ainsi naquit Jaeger-LeCoultre, une union qui propulsa la marque au sommet de l’horlogerie de luxe.

Cette alliance permit le développement de complications horlogères révolutionnaires, comme le calibre 145 (1907), alors le mouvement le plus plat du monde, et posa les bases d’icônes intemporelles telles que le Reverso (1931), montre à boîtier réversible devenue symbole d’élégance et de robustesse.

Aujourd’hui, Jaeger-LeCoultre, intégrée au groupe Richemont, perpétue cet héritage d’excellence. Son atelier historique du Sentier, au cœur de la Vallée de Joux, abrite toujours plus de 180 métiers sous un même toit, de la conception à l’assemblage final. Avec plus de 1 200 calibres créés depuis sa fondation, la Manufacture reste un pilier de l’industrie, alliant tradition et innovation dans chaque pièce, tout en honorant la quête inlassable de précision et de perfection initiée par Antoine LeCoultre.

Circular black-and-white seal featuring the name Ramón Campos, researcher of 19th-century Swiss watchmaking and early fountain pens.