Eugenio Couillaut : Le nœud commercial du « Genre-Espagne » à Madrid et la connexion britannique avec José Rodríguez de Losada et Joseph Sewill.
La reconstruction historique de l’horlogerie commerciale dans l’Espagne du XIXe siècle trouve en la figure d’Eugenio Couillaut un témoignage paradigmatique des dynamiques du marché somptuaire de l’époque. Établi dans la rue Sierpes de Séville en 1847, probablement associé à son frère Julio, nous le retrouvons définitivement installé à Madrid en 1860. La présence de sa signature sur les cadrans et les mouvements, accompagnée de l’inscription « Genève-Madrid », révèle une stratégie sophistiquée d’importation, d’habillage et de distribution selon les critères du courant dénommé genre-Espagne. Couillaut n’opérait pas comme un fabricant traditionnel sur le sol helvétique, mais comme un agent marchand influent, doté de ses propres comptoirs techniques, en contact direct avec des ateliers de Paris et de Genève pour satisfaire le goût et les exigences de la haute société madrilène.
Vers mai 1860, l’établissement se trouvait pleinement consolidé dans l’emblématique rue de Carretas, numéro 27. Se présentant au public comme « horloger de Paris et de Genève », Couillaut s’assurait un approvisionnement direct depuis ses ateliers associés à l’étranger, ce qui lui permettait d’éliminer les intermédiaires et d’ajuster les prix d’un catalogue technique remarquablement avancé. Dans ses vitrines coexistaient des chronomètres de poche, des pièces avec échappements à ancre et à cylindre en or et en argent, des montres à répétition, des systèmes de remontoir au pendant s’affranchissant de la clé traditionnelle, ainsi que de complexes régulateurs de paroi, de table et de cheminée munis de mécanismes à musique. La confiance dans la manufacture genevoise et parisienne qu’il importait était telle qu’il implanta une politique commerciale extrêmement rigoureuse pour l’époque, délivrant des garanties écrites couvrant de deux à cinq ans le bon fonctionnement des pièces.
Le jalon le plus pertinent dans la trajectoire de Couillaut survint vers 1862, moment où il devint une porte d’entrée de l’horlogerie britannique de haute précision dans la péninsule Ibérique. La célèbre maison Joseph Sewill de Liverpool, renommée pour ses chronomètres de marine fournis à l’Amirauté britannique et récompensés à l’Exposition universelle de Londres de cette même année, n’accédait au marché espagnol qu’exclusivement par son intermédiaire. Les registres documentaires démontrent de façon catégorique que l’introduction de la manufacture de Liverpool commença comme une opération d’exclusivité absolue concentrée sur sa personne ; Couillaut fut investi comme l’unique dépositaire général et représentant absolu de Sewill pour tout le territoire national. La croissance de son activité nécessita une importante transformation logistique au milieu de 1868. En juillet de cette année, Eugenio Couillaut transféra son établissement principal au premier étage du numéro 5 de la rue de l’Alcalá. Dans ce nouveau siège, le commerçant fit la publicité d’un système de vente par abonnements de 10 réaux mensuels, une modalité commerciale de l’époque pour faciliter l’accès à ses pièces parmi la clientèle madrilène. Cet emplacement inédit, s’ajoutant à l’offre constante de calibres étrangers dans son bureau, consolida sa position sur l’axe commercial de la capitale.
Il est très probable que la décision ultérieure de Couillaut de commercialiser de façon résolue des montres dotées de cadrans en argent à fond ciselé et pièces rapportées dorées, « genre-Espagne » comme ils seraient connus dans le Jura suisse des années plus tard, fût directement influencée par l’extraordinaire accueil commercial qu’il observait sur le marché madrilène envers les pièces d’importation, d’abord du célèbre José Rodríguez de Losada, puis leur adoption par Sewill.
L’assimilation de ces flux de prestige international et le contact direct avec les hautes sphères de la chronométrie fine déterminèrent son orientation commerciale. Cette perméabilité face aux grands référents du secteur se constate de manière flagrante dans l’étroite relation d’exposition qu’il entretint avec les productions des ateliers les plus renommés de l’époque, transformant son propre établissement en une vitrine d’avant-garde pour la diffusion de l’horlogerie technique la plus influente.
Parallèlement à son activité commerciale, divers indices dans les registres de la propriété industrielle suggèrent une facette inventive et une profonde maîtrise de la mécanique théorique de la part de Couillaut, s’ouvrant un chemin dans le domaine des brevets d’invention. Le 11 juillet 1868 est documentée la demande d’un brevet pour un échappement et système de compensation, une innovation technique orientée à neutraliser les variations thermiques dans les mécanismes de précision. Cette inclination pour la physique appliquée et la mécanique des fluides semble trouver une continuité des décennies plus tard ; le 28 décembre 1882, sous la signature d’Eugenio Couillaut, fut enregistré en Espagne le brevet numéro ES2987A1 pour une machine hydraulique destinée à élever l’eau à toute hauteur. Dans le contexte de la Révolution Glorieuse, l’établissement opéra comme un espace stratégique de résonance publique en exposant dans sa vitrine un objet d’une extraordinaire importance historique : la célèbre montre commémorative dédiée à l’Amiral Casto Méndez Núñez, héros de la campagne du Pacifique à bord de la frégate blindée Numancia. L’exposition de cette œuvre de l’atelier de Losada, précurseur du genre-Espagne, dans les vitrines d’Eugenio Couillaut démontre non seulement la perméabilité de son commerce avec les réseaux de l’horlogerie au prestige international le plus élevé, mais aussi comment le secteur à Madrid sut hybrider la plus haute précision mécanique avec les événements politiques et les grands symboles culturels de l’Espagne de la seconde moitié du XIXe siècle.
Après le dépôt de ce mémoire en décembre 1882 et une annonce de la même année, l’absence de documents et de registres commerciaux ne nous permet pas de reconstituer la suite de la trajectoire d’Eugenio Couillaut ni de ses éventuels successeurs, s’ils ont existé.
Charles-Édouard Lardet et la saga Lardet d’Espagne : entre le bienfaillage de Fleurier et le commerce madrilène
Charles-Édouard Lardet y Bovet, fils de Philippe “Célestin” Lardet (1808-1889) et Julie Henriette Bovet (1804-1860), naît à Fleurier (Suisse) en 1832. Son activité horlogère, attestée dès 1854, se poursuit jusqu’à son établissement en Espagne vers 1870, où il ouvre son comptoir principal au premier étage du numéro 2 de la rue Victoria à Madrid, ainsi qu’une succursale à Lisbonne, au 61 de la rue do Chiado.
L’activité commerciale depuis Fleurier, située au numéro 11 de la place d’Armes, était dirigée par ses frères cadets : Louis « Gustave » Lardet (1839-1901) et Louis « Alfred » Lardet (1842-1914), horloger de grande réputation, qui, à la fin du siècle, participait activement à l’élaboration du règlement pour l’observation des chronomètres à l’Observatoire cantonal de Neuchâtel.
Mouvement et cadran du chronomètre Charles-Édouard Lardet avec échappement à détente
Mouvement de chronomètre de poche Charles Edouard Lardet, Fleurier, n° 14833, 20 lignes. Remontoir au pendant et mise à l’heure à tirette. Échappement à détente de type Earnshaw et d’un balancier compensateur bimétallique coupé, destiné à compenser les variations de température, avec vis de réglage et de compensation avec spirale cylindrique. Train d’engrenages dont les axes pivotent sur des rubis percés fixés par des chatons en acier poli noir, avec contre-pivots pour les axes du balancier et de la roue d’échappement, ce dernier étant monté dans un chaton doré. Présenté dans un coffret en bois d’ébène. La boîte en or d’origine n’est pas conservée.
Cadran en métal argenté et doré de style « genre Espagne », caractérisé par une haute bienfacture d’ornementation principale gravée. Le cœur circulaire des heures présente un décor entièrement buriné de motifs en spirales et volutes. En partie haute, un secteur en arc de cercle intègre l’inscription gravée à la main « Chs. Éd. Lardet Fleurier Suisse 14833 ». Une guirlande périmétrale et le centre du cadran sont décorés de riches motifs floraux en microrelief doré. Le tour des heures est complété, à six heures, par un petit cadran des secondes dont l’arbre central présente un décor délicat de rosace en étoile multipointe, entièrement guilloché et buriné à la main, typique des pièces de prestige destinées au marché ibérique. À l’origine équipé d’aiguilles en poire dorées. Ces montres de haute gamme étaient accompagnées de cristaux, d’aiguilles et de cadrans de rechange plus traditionnels.
Les origines à Fleurier et l’établissement à Madrid
L’insertion de la famille Lardet sur le marché somptuaire espagnol s’inscrit dans la maturité exportatrice du district horloger de Fleurier (Val-de-Travers, Suisse). Les archives de la presse espagnole attestent que, dès le début des années 1870, la maison était pleinement établie et active au cœur commercial de Madrid. Depuis son emplacement de la rue Victoria, Charles-Édouard — connu en Espagne sous le nom de Carlos Lardet — coordonnait l’importation et le flux de calibres en lien direct avec la manufacture familiale du Val-de-Travers. Par la suite, l’expansion de ses affaires le conduisit à transférer ses bureaux et magasins vers les axes les plus prestigieux de la ville, tels que la Carrera de San Jerónimo et la rue Alcalá.
La marque commerciale et la diversification de l’offre
Sa raison sociale, gravée sur les mouvements de ses pièces, apparaît sous la forme Chs-E. Lardet – Fleurier, bien qu’il ait également utilisé d’autres marques de fabrique, comme le sigle C.E.L., enregistré en 1891, enregistré en 1891, qui servait à la fois pour la production sous marque blanche destinée à des tiers et pour une gamme de montres plus économiques, commercialisées directement par Lardet afin de toucher une clientèle moins aisée, incapable d’accéder aux pièces luxueuses du « genre-Espagne ».
Cette mesure rigoureuse s’applique également sur le terrain de la précision : participant régulier aux concours de chronomètres de poche de l’Observatoire de Neuchâtel, Charles-Édouard Lardet obtient un diplôme de mérite dès 1873. À partir du milieu des années 1880, il devient un concurrent assidu. Ses performances culminent en 1892, année où deux de ses chronomètres se classent aux 6e et 7e places, rivalisant ainsi avec d’autres marques célèbres de la haute horlogerie helvétique.
Le style « Genre Espagne » chez Charles-Édouard Lardet
Sa maîtrise technique fut également reconnue de longue date sur la scène internationale. La maison obtint une médaille de bronze à l’Exposition universelle de Paris en 1878, une médaille d’argent à celle de 1889, ainsi qu’une autre médaille d’argent — en l’occurrence collective — en 1900. Lors de ces expositions, Lardet se distingua particulièrement par ses montres, notamment une savonnette de 45 mm (20 lignes) ornée d’un dragon ciselé, des pièces précisément reconnues pour être destinées au marché espagnol.
La réputation des pièces signées Lardet repose sur une alliance entre rigueur technique et virtuosité ornementale, particulièrement reconnue lors des grands salons internationaux. Lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1900, la presse spécialisée, comme La Fédération Horlogère du 11 octobre, soulignait déjà son excellence :
« Charles-Édouard Lardet fabrique de bonnes et solides montres en or pour hommes et dames, genre espagnol, qui n’est pas sans mérite, surtout en ce qui concerne les jolies décorations des montres pour dames. »
Ce témoignage historique met en lumière la maîtrise absolue de l’artisan dans l’exécution des décors gravés et émaillés, typiques du goût victorien, transformant chaque garde-temps en une pièce de distinction.
Le nœud diplomatique et les rapports commerciaux (1887–1892)
Le facteur différentiel de Charles-Édouard Lardet par rapport aux autres marchands de l’époque fut sa nomination officielle comme consul de Suisse à Madrid. Cette double casquette d’horloger et de diplomate fit de lui l’observateur le plus qualifié des échanges industriels entre le Jura suisse et le marché espagnol. Ses rapports annuels sur la situation du commerce horloger en Espagne, très estimés en Suisse, étaient régulièrement publiés par la presse spécialisée.
Témoignages de cette position, ses célèbres Rapports commerciaux de 1887 et 1890 analysent avec lucidité les dynamiques douanières, l’impact des tarifs sur l’argent et l’or sous la régence de Marie-Christine, ainsi que les besoins d’adaptation technique des fabricants helvétiques. Sous son consulat, le bureau de Lardet à Madrid fonctionnait comme une véritable ambassade technique, orientant les manufactures du Val-de-Travers selon les goûts esthétiques de la société espagnole.
Cette rigueur se mesurait également sur le terrain de la précision : dès le milieu des années 1880, Charles-Édouard Lardet devint un concurrent régulier de l’Observatoire de Neuchâtel. Ses performances culminèrent lors du concours de 1892, où deux de ses chronomètres à ancre se classèrent parmi les dix premiers de l’année, devançant d’autres marques célèbres de la haute horlogerie helvétique.
Reconnaissance, patrimoine et décès (1896–1904)
Le succès commercial de Charles-Édouard Lardet se traduisit par la constitution d’un important patrimoine immobilier en Espagne, comme en témoigne, en avril 1896, l’acquisition du célèbre « Hôtel Laredo » (Palacete Laredo), une remarquable résidence seigneuriale de style néomudéjar située à Alcalá de Henares.
La trajectoire de ce Suisse, figure majeure de l’histoire horlogère espagnole, s’interrompit au début de l’année 1904. Son décès, survenu au printemps, fut consigné dans les annales professionnelles de l’époque par un Todesbericht en avril 1904, puis par un important obituaire dans la Revue internationale de l’horlogerie le 24 octobre 1904, rendant hommage à son double héritage d’artisan d’élite et de serviteur diplomatique.
La continuité de la maison : Sucesores Lardet (1904–1909)
Après la mort du fondateur, la continuité de la firme à Madrid fut assurée par la structure familiale. Dès 1904, les registres industriels officialisèrent la succession au nom de sa fille, sous la raison sociale Luisa Lardet (Dame L. Lardet, successeur de Ch.-Ed. Lardet – fabricant de Fleurier). Celle-ci maintint l’activité des comptoirs de la capitale — d’abord depuis les mêmes installations que son père au numéro 2 de la rue Victoria, puis dès 1907 au numéro 10 de la rue Preciados — ainsi que l’importation des pièces en provenance du numéro 11 de la place d’Armes à Fleurier, en étroite collaboration commerciale avec son oncle Alfred. Cette régence féminine se prolongea au moins jusqu’en 1909, maintenant le prestige et le service technique de l’une des signatures les plus stables et déterminantes de l’horlogerie commerciale en Espagne.
Note biographique : Eduardo Lozano Lardet
L’empreinte de la famille Lardet en Espagne se prolongea au XXe siècle à travers la figure de son petit-fils, l’éminent architecte madrilène Eduardo Lozano Lardet (1902-1983). Fils de Luisa Lardet et le peintre Eduardo Lozano Rodríguez, il devint l’un des grands représentants du rationalisme architectural et du style moderniste en Espagne pendant la Seconde République et l’après-guerre. On lui doit des œuvres majeures du patrimoine urbain de Madrid, comme le célèbre Cinéma Barceló (1930), chef-d’œuvre de l’architecture rationaliste aux lignes inspirées de l’esthétique navale, ou le Cinéma Callao (1926, conçu aux côtés de Luis Gutiérrez Soto), illustrant la transition parfaite de la famille entre la haute précision technique de l’horlogerie du XIXe siècle et l’avant-garde architecturale du XXe siècle.
Charles-Henri Grosclaude (1814–1884) : Maître horloger et héritage d’excellence
Né le 16 mai 1814 aux Planchettes, dans le canton de Neuchâtel, Charles-Henri Grosclaude s’imposa comme l’une des figures majeures de l’horlogerie suisse du XIXe siècle. Fils d’Abram Louis Grosclaude et d’Émélie Contesse, il consacra sa vie à la fabrication de pièces chronométriques d’une précision exceptionnelle, marquant ainsi l’histoire de la mesure du temps.
Une vie dédiée à l’horlogerie et aux alliances stratégiques
Le 16 juillet 1835, il épousa Henriette Calame au Locle. Ensemble, ils eurent dix enfants, dont plusieurs perpétuèrent son héritage horloger : Albert, Louis, James, Cécile et Louise. D’autres s’unirent par mariage à des dynasties horlogères prestigieuses de la région, telles que Koenig, Chopard, Marchand ou Jéquier, renforçant ainsi les liens d’une communauté dédiée à l’excellence.
Son atelier, principalement établi à Fleurier, évolua au fil des années sous différentes raisons sociales :
Vers 1850 / 1856–1859 : Chs.-H. Grosclaude.
1861–1865 : Chs.-H. Grosclaude & Cie.
1867–1877 : Chs.-H. Grosclaude & Fils, après l’intégration de ses fils, notamment James et Louis.
Reconnaissance et succès techniques
La maison Grosclaude s’illustra sur la scène internationale lors des expositions de l’ère victorienne et des essais de précision astronomique. Ses créations, soumises aux rigoureuses épreuves de l’Observatoire de Neuchâtel, obtinrent des résultats remarquables :
Exposition de Londres (1851) : Médaille de 1re Classe. Lors de la première Exposition universelle tenue à Londres en 1851, Grosclaude y expose une montre à secondes avec répétition sonnant les heures, les quarts et les minutes. Sa quadrature, d’une combinaison très heureuse et d’une exécution remarquable, témoigne d’un savoir-faire de premier ordre en haute complication. Cette pièce parvient en effet à faire cohabiter la régularité des secondes indépendantes et la complexité de la répétition dans l’espace restreint d’un garde-temps de poche. Le chroniqueur de l’époque souligne la virtuosité de son tracé mécanique : l’agencement de la quadrature — ce réseau complexe de râteaux, de limaçons et de leviers logés sous le cadran — révèle une architecture optimisée et ingénieuse, conçue pour limiter les frictions et garantir un fonctionnement parfait.
Exposition de Paris (1855) : Médaille de Bronze.
Exposition de Londres (1862) : La maison Grosclaude figurait parmi l’élite de l’horlogerie suisse. Grosclaude présenta une montre marine certifiée par l’Observatoire de Neuchâtel, ainsi qu’une quinzaine de pièces remarquables, dont plusieurs montres à secondes et deux compteurs à double aiguille.
1865 (Observatoire de Neuchâtel) : 3e place avec un chronomètre de marine (N° 446).
1866 (Observatoire de Neuchâtel) : 3e place avec un chronomètre de poche à échappement à bascule et spiral sphérique (N° 30682/30681), ainsi qu’une 12e place (N° 31463).
1881 (Observatoire de Neuchâtel) : 7e place pour un chronomètre à ancre (N° 33166) et 43e place (N° 33191), sous la raison sociale Ch.-H. Grosclaude et fils.
Ces résultats témoignent d’une rigueur technique et d’une régularité exceptionnelle, consolidant la réputation de la maison Grosclaude comme l’une des plus compétitives de son époque.
Charles-Henri Grosclaude et l’horlogerie expérimentale : le dilemme mécanique du mouvement n° 3537
L’examen du garde-temps de Charles-Henri Grosclaude n° 3537 révèle une configuration technique hautement singulière : un système de remontage et de mise à l’heure direct, composé de deux pièces circulaires aux anneaux articulés qui se relèvent pour l’usage et se rabattent à plat. La signature sociale présente sur le mouvement —antérieure à la constitution de la raison sociale « Cie » et à l’incorporation de ses fils— ainsi que la numérotation incitent à situer la fabrication initiale du calibre avant 1860. Or, ce mécanisme présente une analogie frappante avec l’invention brevetée en Grande-Bretagne le 8 avril 1870 (n° 1032) par Alexander Watkins et Robert Cory Hanrott.
L’analyse et technique de la pièce impose toutefois une grande prudence. Si le mouvement de base appartient indéniablement aux années 1850, le haut niveau de perfectionnement, la netteté du fraisage et la précision industrielle des anneaux articulés incitent à envisager une exécution plus tardive. Dès lors, l’analyse scientifique de cette pièce laisse coexister deux trajectoires historiques :
La modification et l’adaptation ultérieure (Hypothèse privilégiée par les finitions) : Le mouvement de base, initialement manufacturé à clé avant 1860, aurait servi de support expérimental bien après sa fabrication. Grosclaude —ou un atelier contemporain ultérieur— aurait profité de la robustesse de ce calibre de Fleurier pour y implanter et tester ce mécanisme de type Watkins & Hanrott, bénéficiant alors de technologies de fabrication d’anneaux plus matures, postérieures à 1870.
L’antériorité technique helvétique : Le garde-temps aurait été conçu d’origine avec ce mécanisme dès les années 1850. Dans ce scénario, l’artisan aurait fait preuve d’une maîtrise d’exécution et d’un outillage d’une modernité absolue pour son époque, devançant de près de vingt ans le dépôt légal en Angleterre par d’autres inventeurs.
Bien que le degré de finition des pièces mobiles oriente fortement vers une modification rétrospective, le calibre n° 3537 demeure, faute de document d’archive définitif, un fascinant témoin de l’horlogerie expérimentale du XIXe siècle, illustrant les cycles de transformation et la recherche constante de simplification du remonte keyless.
L’importance de cette invention est attestée par le British Museum de Londres, qui en conserve un mouvement d’origine sous la référence H_1958-1201-1209. Cet essai isolé illustre la démarche de Grosclaude : explorer, parmi des centaines de brevets, ceux qui méritaient une application concrète.
“L’héritage horloger des Grosclaude : James à Fleurier et l’expansion commerciale en España”
Son fils Albert, lui, avait émigré à Cuba, au Mexique et aux États-Unis, où il assurait la commercialisation des garde-temps en tant que représentant de la maison familiale à l’étranger.
Avec Charles-Henri, retraité et malade, son fils associé James, marié à Cécile Othenin-Girard, poursuivre l’activité horlogère et le style « genre Espagne », fondée en 1883 sous le nom de J. Grosclaude & Cie (gravé « & Co. » sur les platines de ses mouvements), en association avec Auguste Welter, un autre fabricant d’horlogerie, et située Ruelle Berthoud, n° 4, à Fleurier. Quelques années plus tard, en 1899, cette entreprise échoue et est déclarée en faillite.
Dans les premières décennies du XXe siècle, les petits-fils de Charles-Henri — les fils de Louis —, Juan (né Jean) et Fernando (né Fernand) Grosclaude, maintiennent l’entreprise de montres et de pièces détachées « Casa Grosclaude », située plaza del Ángel, n° 2, à Madrid, consolidant ainsi les liens des Grosclaude de Fleurier avec l’Espagne.
Montre de poche à 17 lignes, 10 rubis, gravée d’une étoile à cinq branches sur une lune décroissante, qui pourrait correspondre au fabricant Eugène Lebet & Bovet (*) c. 1880, assemblé dans une boîte d’argent, probablement destiné au marché algérien, portant le poinçon « Chimère » – antérieur à 1893 – avec cuvette anti-poussière. Cadran victorien de genre Espagnol sur fond d’argent avec microreliefs dorés et point estampillé pour les divisions des minutes. Le fond est finement ciselé au burin, y compris dans les espaces interhoraire, présentant forme de mandorle avec un V central à volutes à ses extrémités, contrastant avec la composition centrale et la guirlande dorée périphérique en microrelief, typiques de ces cadrans. Aiguilles Poirè anglaise d’acier bleuies et trotteuse doré. Heures de chiffres romains métalliques dorés en microrelief. Mouvement à ponts séparés á plat délicatement guilloché. Remontoir au pendant et mise à l’heure par poussette située à XI heures. Train d’engrenages avec pierres simples percées et double, avec contre-pivot, pour l’axe du balancier. Organe régulateur comprenant un échappement à cylindre et balancier simple monométallique sin vis de réglage, équipé d’un spiral plain et d’une raquette de réglage avec index gradué. Collection de l’auteur.
Né à Fleurier le 9 avril 1831, Charles Henri Bovet, fils de “Louis” Frédéric Bovet (1799-1871) et Susanne Marguerite Gabrielle dite Charlotte (1803-1871), prit une part active à l’âge d’or de l’horlogerie du Val-de-Travers. Sa trajectoire industrielle fut initialement liée à Eugène Lebet, une collaboration fondamentale pour la manufacture locale, bien que les registres exacts du début de cette première période commerciale demeurent indéterminés. Les liens étroits avec cette dynastie horlogère se formalisèrent de manière définitive après le décès d’Eugène, lorsque Charles Henri constitua une société en nom collectif avec sa veuve, Dame Émilie Lebet, donnant naissance à la célèbre raison sociale Eugᵉ Lebet & Bovet. Cette maison se spécialisa avec un grand succès dans la fabrication et l’exportation d’horlogerie fine et de bijouterie, établissant ses bureaux à Fleurier et ouvrant un canal de distribution clé via un comptoir à Alexandrie (Égypte).
Charles-Henri Bovet était marié à Sophie Caroline Lardet, sœur de Charles-Édouard Lardet.
Son ancrage dans le tissu industriel et social de la région se consolida sur le plan personnel par son mariage avec Sophie Caroline Lardet, sœur du remarquable chronométreur Charles-Édouard Lardet. Après la dissolution de la société avec la veuve Lebet en 1885, Charles Henri reprit l’actif et le passif des affaires sous sa propre signature, Ch.-H. Bovet-Lardet, englobant la fabrication de montres complètes de qualité supérieure et se spécialisant minutieusement dans la façon de boîtes, cuvettes, cadrans et mouvements (ébauches et calibres). Après avoir opéré quelque temps aux côtés de Louis Lardet sous la raison collective C.-H. Bovet-Lardet et Cⁱᵉ, Charles Henri protégea ses dessins et modèles — y compris l’historique marque de fabrique du croissant et de l’étoile héritée de l’époque de Lebet — sous les enregistrements suisses numéros 5928, 5929 et 5930.
Après son décès en 1896, son patrimoine technique et ses marques officielles furent transmis en août 1897 à Louis Lardet (Lˢ Lardet), assurant ainsi la pérennité de cette tradition manufacturière. Cette pièce représente le témoignage matériel de ce croisement de chemins entre les familles Lebet, Bovet et Lardet au cœur des montagnes neuchâteloises.
(*) Ce poinçon s’apparente également à la marque déposée par Dubail, Monnin, Frossard & Cie (Porrentruy, 1881). En l’attente de nouvelles certitudes documentaires, nous privilégions néanmoins l’attribution à la maison Bovet (succession d’Eug. Lebet & Bovet à Fleurier), en raison de ses liens familiaux et commerciaux étroits avec Lardet.