En 1880, la fabrication des aiguilles de montres était considérée comme l’une des tâches les plus délicates de l’horlogerie. Pour produire le jeu d’aiguilles d’une montre — heure, minute et seconde —, on ne connaissait pas d’autre méthode que de les limer directement dans une bande de métal laminé à l’épaisseur souhaitée, puis de les façonner au ciseau pour obtenir le dessin désiré. Cela limitait considérablement la variété des modèles disponibles, qui se réduisaient principalement à des formes simples comme des fuseaux, des breguets, des poires et des fleurons, toutes sans décoration. Le coût de fabrication d’une seule paire d’aiguilles pouvait atteindre l’équivalent de deux journées de travail minutieux, surtout si l’artisan souhaitait répondre aux exigences élevées de qualité.
Vers le milieu du XIXe siècle, le système d’estampage fut adopté, permettant d’élargir la diversité des dessins. Ce procédé consistait à graver le modèle dans un bloc d’acier, qui était ensuite trempé. Une feuille de métal allongée était alors pressée contre le bloc à l’aide d’un marteau hydraulique, laissant l’empreinte du dessin. Ensuite, l’extérieur était évidé au burin et à la lime, tandis que l’intérieur était percé au foret.
À titre de curiosité, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert recense une définition des aiguilles qui reflète les exigences de l’époque :
« Pour que des aiguilles soient bien faites, il faut qu’elles soient légères, mais sans être trop fragiles. Celles qui sont très longues ou tournent à grande vitesse doivent être parfaitement équilibrées, de sorte qu’une partie ne pèse pas plus que l’autre ; sinon, dans différentes positions, elles pourraient accélérer ou retarder le mouvement de l’horloge. De plus, leur couleur doit contraster avec celle du cadran pour qu’elles soient clairement visibles de loin. Si elles sont en or ou en argent, elles sont d’abord fondues, puis finies à la lime, au foret, etc. »
Vers 1880, ces méthodes, lentes et primitives, commencèrent à être remplacées par des procédés mécaniques, bien que le travail manuel ne fût pas totalement abandonné. Ce fut un horloger genevois qui inventa le système de découpage au poinçon. L’estampage fut progressivement délaissé pour la plupart des dessins créés depuis. Pour les aiguilles richement ciselées et gravées, comme celles du style Louis XV-gothique, pionnières dans leur genre, on combinait l’estampage avec le découpage par saisons multiples. Après avoir estampé la feuille d’or sur le bloc gravé, l’empreinte était soumise à des découpes successives avec différents poinçons. Certains modèles nécessitaient jusqu’à douze passages chez le graveur, qui détaillait chaque recoin avec des burins plats et polis, créant des biseaux d’un éclat exceptionnel. Après le graveur, intervenaient les finisseuses pour éliminer les bavures du découpage extérieur, suivies des polisseuses, entre autres.
À côté de ce type de fabrication soignée, les ateliers produisaient également les aiguilles dites à dessins plats, dont la variété et la diversité étaient presque illimitées. Dans ce cas, on n’utilisait plus l’estampage : tous les dessins étaient découpés à plat à partir d’une bande de métal laminé en forme de couteau, en conservant à la tête une épaisseur suffisante pour former le canon, tout en réduisant le corps à seulement 0,23 ou 0,28 mm d’épaisseur.
Le découpage, tel qu’il se pratiquait en 1880, était réalisé successivement avec plusieurs poinçons. La difficulté résidait dans le fait de former, dans une queue d’aronde assemblée, seulement une partie minime du dessin final : c’était ce qu’on appelait une saison, qui pouvait être simple ou double. Dans le premier cas, la bande laminée ne passait qu’une fois sous la presse ; dans le second, après avoir découpé un côté, on retournait la bande (de haut en bas), ce qui permettait d’économiser des poinçons et d’obtenir une plus grande régularité dans le dessin.
Pour que les saisons s’emboîtent avec précision dans la formation du modèle, on utilisait deux guides (voir planche I) : l’un, X, à la tête de l’aiguille, et l’autre, Z, à la pointe. Ainsi, on évitait toute variation. Pour illustrer le processus de découpage, il suffisait de consulter la figure 1, qui montrait les différentes saisons doubles nécessaires à la formation d’une fleur de lys.
La saison n° 1 était découpée en premier lieu ; puis, on retournait la bande et on formait la saison 1a. Les saisons n° 2 et 3 étaient découpées dans les mêmes conditions. La n° 1 formait les branches supérieures de la fleur de lys et le losange de la pointe ; la n° 2, les branches inférieures ; et la n° 3, les feuilles intérieures, les branches extérieures et la terminaison de la traverse.
Lorsque les saisons étaient terminées, on découpait enfin l’aiguille avec le poinçon. Pour concevoir ce dernier, il était essentiel de tenir compte de la disposition des saisons et des avantages qu’elles pouvaient offrir pour simplifier au maximum le processus. La figure 2 montrait la forme de ce poinçon, combiné avec les saisons (marquées en pointillés). Il était facile de voir qu’il ne restait plus qu’à découper le contour extérieur des feuilles A, le losange de la pointe B, le détachement des branches inférieures C, et enfin l’aiguille elle-même D. Après cette opération, la fleur de lys apparaissait dans toute sa grâce (figure 3). Ce n’était pas un hasard si ce dessin était le préféré parmi tous les autres. Pour mémoire, la fleur de lys anglaise (figure 4) différait essentiellement de la précédente : elle était moins légère, moins élégante, et ses saisons étaient moins complexes.
D’autres modèles combinaient des saisons simples et doubles, comme le style Louis XV-gothique (figures 5 et 6). Par exemple, l’aiguille des minutes, en raison de l’irrégularité de son dessin, nécessitait sept saisons simples et une seule double (n° 8), tandis que l’aiguille des heures, plus régulière, exigeait cinq saisons doubles et une simple (n° 6). Ainsi, ce ne fut qu’après avoir soumis l’aiguille des heures à onze découpes successives et celle des minutes à neuf qu’il était possible de détacher l’aiguille définitive.
L’importance de ce système de fabrication résidait dans la grande variété de dessins qu’il permettait d’obtenir. Dans les ateliers de l’époque, le catalogue de poinçons dépassait les soixante-dix modèles différents, qui se divisaient eux-mêmes en plus de deux cents tailles, allant de 8 à 22 lignes. Et le travail pour élargir cette offre se poursuivait, dans le but de satisfaire toutes les demandes. Pour donner une idée de la production mécanique, il suffisait de mentionner que six découpeurs mécaniciens donnaient du travail à plus de trente finisseuses.
Bien que la fabrication des aiguilles de montres pût sembler un detail mineur, son importance était indéniable en raison de son caractère décoratif. C’est pourquoi on ne soulignait jamais assez la nécessité pour les fabricants de maintenir le prestige que ce travail avait acquis des décennies plus tôt.
(*) D’après une publication de J. Boillot dans le Journal Suisse d’Horlogerie | juillet 1881.
Au cours des dernières décennies du 19e siècle, la fabrication des heures de cadrans était à peu près nulle, les cadrans de métal auxquels elles étaient destinées étant peu à peu remplacés par ceux en émail avec des heures peintes. Vers le milieu du siècle, Ulysse Boillot appliqua le premier aux heures de cadrans métalliques le système de découpage, par poinçons successifs, semblable à celui des aiguilles ; l’outillage que j’ai exposé à Genève donne une idée exacte des différentes saisons par lesquelles on les obtient ; seulement le découpoir en dernier au lieu de terminer le découpage des heures, ne donne qu’un paillon, duquel on est obligé de détacher, au moyen d’un couteau à pression, les chiffres les uns après les autres.
Chaque paillon ne contenant qu’un seul V et un seul X (voir fig. 7), il en faut donc quatre pour que le tour d’heures soit complet. Pour faciliter la tâche du fabricant de cadrans, qui devait prendre un paillon de soudure pour chaque chiffre, nous avons imaginé un plaqué de soudure à l’argent qui offre de grands avantages comme rapidité de posage, sans que, pour cela, il y ait sensible augmentation de prix ; aussi est-il des plus appréciés par MM. les fabricants. Les seuls genres d’heures qui soient habituellement demandés sont les lépines, fig. 8, et les gothiques, fig. 9.
(*) D’après une publication de J. Boillot dans le Journal Suisse d’Horlogerie | juillet 1881.