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L’Empire Japy : Deux siècles d’innovation et de tradition horlogère
Beaucourt, petite ville située près de Belfort, a laissé un héritage important dans l’histoire de l’horlogerie. Tout a commencé avec Frédéric Japy, né en 1749. Après avoir terminé son apprentissage en tant qu’horloger à La Chaux-de-Fonds, il fonda en 1777, dans sa ville natale de Beaucourt, une manufacture dédiée à la production d’ébauches pour montres de poche.
Cette manufacture, fut la proie des flammes le 1er juillet 1815, incendiée par des troupes alliées austro-hongroises. Cet acte de vandalisme, motivé par des rivalités internationales, détruisit l’une des plus belles usines d’Europe, causant des pertes estimées à deux millions de francs. Malgré ce drame, l’héritage de Japy perdura, démontrant la résilience de son empire industriel.
En soi, cela n’avait rien d’exceptionnel, car depuis le début du XVIIIe siècle, la division du travail dominait la fabrication des montres. Des ateliers organisés en manufactures préparaient les mouvements bruts, et leur finition était ensuite réalisée par des maîtres horlogers indépendants. Ainsi, la production de pièces en grand volume pouvait être rationalisée. La fabrication des ébauches était alors assurée par des artisans qualifiés, et l’utilisation de machines était encore très limitée.
Frédéric Japy organisa la production de manière entièrement nouvelle. Il acheta à Jean-Jacques Jeanneret-Gris une série complète de machines pour la fabrication industrielle d’ébauches, et plus précisément de leurs pièces individuelles. Il est intéressant de noter la raison pour laquelle Jeanneret-Gris vendit ces machines : il rencontrait des problèmes avec ses ouvriers, qui, semble-t-il, n’aimaient pas travailler avec ces nouvelles machines et dispositifs.
Frédéric Japy avait précisément une stratégie très claire pour obtenir une attitude positive de la part de ses travailleurs et travailleuses. Protestant convaincu, il avait une vision sociale : « Je veux que mes ouvriers forment avec moi et les miens une seule famille. Mes ouvriers doivent être mes enfants et, en même temps, mes collaborateurs. » C’était à la veille de la Révolution française.
En conséquence, l’organisation de l’usine Japy ne se limitait pas à la journée de travail, mais englobait toute la vie des employés. Par exemple, les ouvriers et les ouvrières mangeaient séparément sous la supervision de Frédéric Japy et de son épouse, respectivement. Les dimanches, il y avait des lectures bibliques dirigées par le patron, et les jours ouvrables, il donnait de courtes conférences sur des sujets liés au travail. En plus du travail en usine, on pratiquait également un peu d’agriculture. Même les vêtements et autres biens étaient acquis de manière centralisée, de sorte que les travailleurs étaient entièrement pris en charge.
Des méthodes de fabrication révolutionnaires
Dans cet environnement idyllique, une véritable révolution eut lieu. La fabrication des mouvements d’horlogerie fut entièrement réorganisée grâce aux machines. Les différentes étapes de travail furent simplifiées à un point tel que « des femmes, des personnes âgées et même des aveugles pouvaient façonner les pièces individuelles des mouvements à l’aide d’un simple levier manuel ».
La méthode consistait à diviser les différentes phases du travail, chaque opérateur n’ayant à effectuer qu’un seul mouvement ou une seule manipulation. Ainsi, environ 150 personnes travaillaient sur une seule ébauche. Par ailleurs, la fabrication des pièces fut poussée plus loin que dans la production traditionnelle. Seul l’échappement restait à l’état brut ; toutes les autres pièces mécaniques étaient entièrement usinées.
Ces derniers se retrouvèrent au bord de la ruine et, en 1801, ils allèrent jusqu’à exiger la destruction de l’usine Japy pour éviter la faillite de leur métier. Cette demande n’aboutit à rien, même dans la France révolutionnaire, car la raison est presque toujours du côté de ceux qui réussissent. Et Frédéric Japy était de ceux-là. D’ailleurs, malgré sa foi protestante, il n’eut aucun problème avec la République ; pour lui, les avantages économiques de la libre circulation des marchandises pesaient davantage.
Les chiffres de production explosèrent littéralement. En 1780, l’entreprise produisait près de 30 000 mouvements avec seulement 50 employés ; en 1806, avec 500 travailleurs et travailleuses, elle atteignait déjà plus de 150 000. Cela provoqua également une chute massive des prix. Japy pouvait fournir ses produits à un tiers du prix des autres fabricants. En 1860 ce centre industriel occupe prés de 6,000 ouvriers, dont un tiers environ, adonné aux travaux d’horlogerie, produit annuellement plus de 50,000 roulants de pendules et 640,000 ébauches de montres.
La naissance d’un empire
Avec son usine d’horlogerie, Frédéric Japy posa les bases d’un empire immense. Il eut lui-même seize enfants. Initialement, trois d’entre eux prirent la direction de l’entreprise en 1806. Restant pleinement dans l’esprit de l’économie pré-révolutionnaire, l’entreprise était considérée comme un patrimoine familial destiné à servir tous les héritiers de la lignée.
De plus en plus de membres de la famille rejoignirent la direction de l’entreprise et de ses différentes filiales. La production se diversifia de plus en plus : en plus des ébauches pour montres de poche, on se mit bientôt à fabriquer des mouvements pour horlogerie lourde (murales, de table), des vis, des articles émaillés, de la quincaillerie de tout type, etc.
Le conglomérat entrepreneurial prospéra magnifiquement dans un premier temps, mais précisément pour cette raison, il souffrit d’un manque chronique de liquidités, car il était entièrement financé par la famille. Les descendants, de plus en plus nombreux, voulaient profiter de l’héritage, tandis que les méthodes de fabrication, de plus en plus capitalistiques, exigeaient des investissements continus.
Dans les années 1860 et parallèlement à ce développement industriel, l’engagement social envers les travailleurs prit une forme institutionnelle. La Société immobilière de Beaucourt, créée sous l’impulsion de MM. Japy frères et Cᵉ avec un capital porté à 200 000 francs en actions nominatives de 100 francs, avait pour mission de faire construire des habitations individuelles pour les ouvriers (comprenant trois chambres, une cuisine au rez-de-chaussée, deux pièces en mansarde, une cave et un jardin pour environ 2 000 francs) et de leur servir de caisse d’épargne. En permettant aux employés d’acquérir progressivement leur logement par leurs économies ou un loyer échelonné tout en leur garantissant un intérêt annuel de 5 %, la maison Japy prolongeait le paternalisme social fondé par Frédéric pour attacher durablement les familles ouvrières à l’entreprise.
Alors que d’autres grands entrepreneurs français postérieurs profitèrent dès le début des possibilités de levée de fonds sur les marchés financiers (en créant des sociétés anonymes, en émettant des obligations, etc.), l’empire Japy resta sous l’ancienne structure de société familiale.
Pour cette raison, il ne put suivre le rythme du développement industriel effréné. Vers 1870, le groupe avait déjà dépassé son âge d’or.
Si, au début du XIXe siècle, l’activité principale de l’entreprise était la production de mouvements pour montres de poche à forte valeur ajoutée, ses piliers devinrent par la suite des secteurs commerciaux de plus en plus modestes : la fabrication d’ustensiles émaillés bon marché pour les foyers modestes ou des horloges murales/horloges de table économiques en tôle. Il fallait donc traiter de plus en plus de matière pour obtenir le même bénéfice ; bien que les installations industrielles fussent de plus en plus imposantes, la rentabilité diminuait.
Japy Frères & Cie s’est imposée comme une référence en matière d’innovation et de qualité, obtenant une reconnaissance aux Expositions universelles de Paris en 1867, 1878 et 1889, ainsi que le Grand Prix à l’Exposition franco-britannique de Londres en 1908. De plus, son Leur excellence a été reconnue comme hors concours membre du jury pour le Exposition de Nancy en 1909, consolidant sa réputation de leader dans la fabrication de montres, d’objets en bronze et de solutions techniques de pointe.
La famille Japy, grâce à une habile politique matrimoniale, bénéficiait d’un excellent accès aux cercles de pouvoir à Paris. De nombreux membres de la famille s’impliquèrent également dans la politique régionale et nationale. Cela leur garantit temporairement de grandes et lucratives commandes gouvernementales, comme ce fut le cas pendant la Première Guerre mondiale, lorsqu’ils fournirent plus de 3 millions de casques en acier à l’armée française.
L’évolution de l’entreprise au XXe siècle
Après la Première Guerre mondiale, l’évolution de l’entreprise se poursuivit. La mauvaise conjoncture des marchés mondiaux finit par se faire sentir à la fin des années 1920. En 1928, l’entreprise devint une société anonyme, ce qui permit l’entrée de capitaux externes, bien que la gestion resta entre les mains des membres de la famille.
Les pertes continuèrent d’augmenter, et les premières usines durent bientôt fermer. Les banques, qui avaient investi beaucoup d’argent dans l’entreprise, exigèrent en 1937 la nomination d’un directeur général extérieur à la famille.
Après la Seconde Guerre mondiale, le démantèlement de l’empire se poursuivit. En 1954, la division de fabrication d’horlogerie fut vendue ; un an plus tard, le groupe fut divisé en quatre entreprises, qui furent successivement fusionnées avec d’autres firmes ou rachetées.
Le fleuron de ces années-là fut la production de machines de bureau, notamment des machines à écrire et à calculer. Cependant, cette branche ne put non plus se maintenir à long terme. En 1971, elle fut rachetée par la firme suisse Hermes-Paillard, et la production à Beaucourt fut définitivement abandonnée.
Enfin, en 1979, la dernière entreprise restante, Japy-Marne, fut liquidée.