Gustave-Adolphe Huguenin (Vuillemin)

Sa Production Genre Espagne

Gustave-Adolphe Huguenin, horloger (1813-1895)

Origines et fondation de l’atelier

Gustave-Adolphe Huguenin naquit le 19 mai 1813 aux Ponts-de-Martel, village du canton de Neuchâtel où il s’éteignit le 12 septembre 1895. D’abord instituteur, il abandonna rapidement l’enseignement pour se consacrer à l’industrie horlogère, en fondant un atelier d’établissage dans son village natal. Dès les années 1840, il figure dans les registres comme négociant et fabricant d’horlogerie. En 1859, fort de sa réputation de fabricant et de commerçant, il fit ériger une grande maison-atelier à l’ouest de la place principale du village. Profondément attaché au mouvement des Frères de Plymouth (darbyistes), Huguenin réserva le dernier étage de cet édifice comme lieu de culte communautaire. Son atelier devint un véritable moteur économique local, offrant un emploi à de nombreux horlogers des Ponts-de-Martel.

Savonnette du G. A. Huguenin n° 42610, trois couvercles en or 18 carats, poinçon de maître DB en cartouche ovale. Boîtier de profil lenticulaire à carrure haute et couronne cannelée, entièrement recouvert d'un décor ciselé et guilloché à la main d'une exceptionnelle densité et finesse d'exécution : le couvercle supérieur présente en médaillon central une tête d'animal sauvage finement ciselée en haut relief, encadrée de zones concentriques alternant guillochage géométrique rayonnant, motifs d'étoiles et rinceaux en volutes, tandis que le fond arbore un médaillon floral central — bouquet de fleurs épanouies en haut relief — ceint du même vocabulaire décoratif néo-rococo. Photo courtoisie de © http://www.antiguedades.es/
Montre de poche G. A. Huguenin, Ponts-de-Martel, n° 42610, vers 1867, antérieure à la constitution de la société G. A. Huguenin & Fils. Cadran victorien « genre Espagne » à fond argenté, ciselé uniquement dans la zone centrale autour du motif en microrelief doré, le champ horaire et la périphérie restant lisses, orné d'aiguilles fleur-de-lys en acier bleui. Mouvement 15 rubis à platine trois-quarts à ponts, de construction classique jurassienne — architecture caractéristique de l'école neuchâteloise —, calibre à remontage et mise à l'heure par clé avec bouchon de sûreté à modo de virole de clé, équipé d'un échappement à ancre en ligne droite à levées visibles, d'un spiral Breguet et d'un balancier bimétallique coupé à vis de compensation. Pivotement sur rubis à pierres simples percées, à l'exception de l'axe de balancier monté sur contre-pivot.

Une entreprise familiale

L’entreprise reposait sur un savoir-faire familial étroitement réparti entre ses enfants : Georges officiait comme remonteur, César comme visiteur, chargé du contrôle qualité des travaux sous-traités, tandis que leur sœur Emma supervisait les réglages de précision.

Expansion commerciale et rayonnement international

La maison se spécialisa dans la fabrication de pièces de haute qualité et de finition soignée, s’assurant une clientèle très sélecte à l’étranger, principalement au sein des cours nobles d’Espagne et du Portugal.

Montre de poche G. A. Huguenin & Fils, Ponts-de-Martel, Neuchâtel, Suisse, n° 55596, circa 1873. Savonnette trois couvercles en or 18 carats, boîtier poinçonné JV en cartouche rectangulaire, à décor guilloché et émail noir, orné au centre d'un motif joaillier serti de diamants taille rose. Cadran victorien « genre Espagne » remarquable par son fond finement ciselé au pointillé, offrant une texture mate et granulée qui met en valeur de délicates entrelacs gravés entre les heures et des motifs floraux en relief doré, aiguilles Poiré Stuart en acier bleui. Mouvement 15 rubis à platine trois-quarts à ponts, de construction classique jurassienne — architecture caractéristique de l'école neuchâteloise, distincte de la platine pleine de tradition anglaise —, calibre à remontage et mise à l'heure par clé, équipé d'un échappement à ancre en ligne droite à levées visibles, d'un régulateur à raquette et d'un balancier à vis façon compensé (anneau continu non coupé), pivotement sur rubis à pierres percées sertis sous chatons dorés vissés, avec vis en acier bleui sur la platine en laiton doré. Photo courtoisie de © http://www.antiguedades.es/
G. A. Huguenin & Fils, Ponts-Martel, n° 143662, vers 1885. Destinée au marché hispanophone, cette très belle et lourde montre de poche de type savonnette en or jaune 18K et émail noir est dotée d'un système de remontoir au pendant. Son boîtier à quatre corps de type « bassine et filets » présente des couvercles ornés en leur centre de scènes peintes en émail noir représentant, sur le couvercle supérieur, un chien de chasse au repos et, sur le fond, un gibier mort gisant près d'un tronc d'arbre, le tout entouré d'un riche décor floral gravé de motifs cynégétiques, avec una carrure finement guillochée et une cuvette en or montée sur charnière. Côté face, le cadran en argent de « genre Espagne » présente un tour d'heures à chiffres romains noirs peints, un cadran de petite seconde en retrait à 6 heures, et un centre occupé par un magnifique motif floral en cuivre doré (doré au mercure) composé de petites formes estampées en microrelief se détachant sur un fond d'argent délicatement gravé au burin, tandis que la bordure externe est rehaussée d’une riche guirlande périphérique assortie en cuivre doré, le tout balayé par d'élégantes aiguilles de style « poire Stuart » en acier bleui. Le mouvement de calibre 45 mm (20 lignes) en maillechort (nickel) présente une décoration soleillée gravée en rayons de soleil et compte 15 rubis. Ce calibre est équipé d'un échappement à ancre en ligne droite, d'un balancier compensateur bimétallique coupé à vis et d'un spiral plat en acier bleui. Boîtier, cadran et mouvement signés. Diamètre : 53 mm. Photo courtoisie et © https://www.antiquorum.swiss/
Machine à arrondir. Outil d'atelier en laiton et acier sur socle en bois, ayant appartenu à Gustave-Adolphe Huguenin. Destinée à la rectification finale des engrenages, cette machine permettait de parfaire le diamètre extérieur, la concentricité et le profil cycloïdal des dents des roues de laiton afin d'optimiser l'engrènement et de réduire les frictions dans le mouvement. (Photo : Heidi Viredaz-Barder).

La société « G. A. Huguenin & Fils » et ses distinctions

Vers 1872, la firme familiale fut officiellement constituée en société en nom collectif sous la raison sociale G. A. HUGUENIN & FILS, associant Gustave-Adolphe à ses fils Georges et César. Sous cette structure, la manufacture atteignit les plus hauts sommets du prestige international, obtenant d’importantes distinctions en haute chronométrie :

1885 — Deuxième prix au concours de chronométrie de l’Observatoire astronomique de Neuchâtel, pour une montre de poche équipée d’un échappement à tourbillon et d’un calendrier perpétuel, réglée par le maître régleur U. Wehrly.

1877 — Médaille de bronze à l’Exposition universelle de Paris.

1888 — Médaille d’or à l’Exposition universelle de Barcelone, consacrant le renom de la maison sur le marché espagnol.

1889 — Deuxième prix au concours de chronométrie de l’Observatoire de Neuchâtel, pour une montre de poche à échappement à bascule.

Malgré cette prospérité, la maison essuya de sérieux revers financiers : les crises conjoncturelles de l’époque, la perte d’actifs en Espagne à la suite d’une mission de recouvrement infructueuse confiée à son fils cadet, Philémon et le naufrage en Méditerranée d’un chargement de montres de valeur.

G.A. Huguenin & Fils 74785 pocket watch
Mouvement G. A. Huguenin & Fils, Ponts-de-Martel, n° 74785. 19 lignes. Cadran victorien « genre Espagne » à fond argenté finement ciselé de rinceaux géométriques en forme de piques inversées — rappelant des cœurs — sous chaque espace interhoraire, le décor central en microrrelieve doré figurant une corbeille ou un panier fleuri débordant de roses, entouré d'une guirlande périphérique dorée aux motifs de rosaces alternées, chiffres romains peints au noir de fumée. Calibre à remontoir au pendant, mise à l'heure par poussette à 4h, et échappement à ancre en ligne droite, se distinguant par la haute qualité de son contre-pivot en rubis sur l'axe de balancier.
G.A. Huguenin & Fils no. 127576 pocket watch
Savonnette G. A. Huguenin & Fils, Ponts-de-Martel, 19 lignes, n° 127576, circa 1882, trois couvercles en or 18 carats, poinçon Helvetia — attestant une fabrication postérieure à la loi de 1880 sur le contrôle des métaux précieux —, boîtier de profil lenticulaire à carrure lisse et couronne cannelée, dont le couvercle supérieur présente une ornementation d'exception à deux registres : un fond entièrement couvert de rinceaux et motifs foliacés finement ciselés en or, au centre duquel s'inscrit un médaillon ovale en niello noir représentant un sanglier en mouvement, encadré d'un second médaillon en niello à décor d'oiseau et fleurs. Cadran victorien « genre Espagne » à fond argenté entièrement ciselé, motif central en microrelief doré de grande densité et guirlande périmérique dorée, chiffres romains peints au noir de fumée et aiguilles Poiré Stuart en acier bleui, signé G. A. Huguenin & Fils / Ponts-Martel. Mouvement 16 rubis à ponts, calibre remontoir au pendant, échappement ancre ligne droite, spiral Breguet. Photo courtoisie de © https://www.antiguedadestecnicas.com/
Mouvement de montre de poche G. A. Huguenin & Fils, Ponts-de-Martel, n° 89584, 19 lignes, vers 1878, conservé dans un boîtier technique en PVC transparent. Cadran victorien « genre Espagne » à fond argenté entièrement ciselé — motifs en spirales à trois niveaux concentriques croissants occupant chaque espace interhoraire, accompagnant un motif central en microrelief doré et une guirlande périphérique dorée —, chiffres romains pour les heures et chiffres arabes pour la trotteuse, peints à la main au noir de fumée, aiguilles Poiré Stuart en acier bleui. Mouvement à ponts, de construction classique jurassienne. Calibre remontoir au pendant et mise à l'heure par poussette à 4h. Équipé d'un échappement à ancre en ligne droite à levées visibles et palette en acier, et d'un balancier à vis façon compensé (anneau continu non coupé), spiral plat et régulateur à raquette avec index gradué. Pivotement sur rubis à pierres simples percées, à l'exception de l'axe de balancier monté sur contre-pivots. Collection de l'auteur.

Dissolution et la branche de Saint-Sébastien

Avec l’âge, Gustave-Adolphe se retira des affaires. La société en nom collectif fut officiellement dissoute le 13 mai 1892 : la liquidation du siège des Ponts-de-Martel fut confiée à Georges, tandis que celle de la délégation de Barcelone incomba à César.

Ce dernier s’était établi définitivement en Espagne en raison de la crise horlogère des années 1880 dans le Jura, fondant un commerce d’horlogerie réputé à Saint-Sébastien. Marié à Emma Tissot-Daguette — fille du fondateur de la manufacture Charles-Félicien Tissot du Locle —, ils commercialisèrent leur propre marque « Huguenin-Tissot / Genève », mais il y décéda le 22 novembre 1893.

Après sa mort, son fils aîné Henri Huguenin reprit l’entreprise familiale à Saint-Sébastien. La continuité du négoce horloger suisse dans la ville fut ensuite assurée par le frère de ce dernier, César Huguenin, qui y travailla jusqu’à sa mort en 1986, clôturant ainsi le parcours de cette branche du lignage Huguenin en Espagne.

Auguste Huguenin (Bergenat)

Sa Production Genre Espagne

Origines et fondation de la maison

Auguste Huguenin-Bergenat naquit en 1808 dans le canton de Neuchâtel, issu d’une lignée d’horlogers solidement enracinée dans les montagnes du Jura suisse. Ses grands-parents paternels, Isaac Huguenin-Bergenat et Marie Elisabeth Huguenin, avaient établi la famille dans cette région où l’horlogerie constituait depuis longtemps l’activité économique dominante. Son père, Charles Henry Huguenin-Bergenat (1769–1835), et sa mère, Judith Marie Jaquet (née en 1778), lui transmirent cet héritage artisanal. Le 15 mai 1831, les admonestations de son mariage avec Julie Nussbaum (1811–1871) furent publiées à La Chaux-du-Milieu, fondant ainsi le foyer qui allait donner naissance à la maison horlogère. Auguste s’établit au Locle, où il développa une activité de négociant et fabricant d’horlogerie, spécialisé dans les montres de précision avec bulletin de marche, les complications — musique, automates, indicateurs, thermomètres, calendriers perpétuels, phases lunaires — ainsi que dans la fabrication de chronomètres.

Montre de poche Auguste Huguenin & Sons, Le Locle, n° 15272, vers 1875. Destiné au marché hispanophone, ce très remarquable et lourd chronomètre de poche de type savonnette à répétition des quarts, triple calendrier et phases de la lune en or jaune 18K est doté d'un système de remontoir au pendant et mise à l'heure par levier latéral et couronne. Son savonnette, diamètre 54 mm, présente des couvercles entièrement et richement gravés de rinceaux, le couvercle supérieur étant centré d'un cartouche de style rocaille laissé vierge pour des initiales tandis que le fond est centré d’un second cartouche abritant une colombe symbolique en plein vol, le tout complété par une carrure et des lunettes ciselées de motifs floraux, une glissière de répétition sur la carrure à 6 heures, et une cuvette en or montée sur charnière gravée en lettres gothiques de la mention « Cronometro » surmontant la signature de la manufacture. Côté face, le cadran en argent présente un tour d'heures à chiffres romains noirs peints, une minuterie périphérique par points argentés et des guichets et cadrans auxiliaires avec indications en espagnol : le jour de la semaine à 12 heures (« DÍA »), la date à 3 heures (« FECHA »), le mois à 9 heures (« MES ») et la phase de lune combinée à la petite seconde à 6 heures (« SEGUNDOS »). Le centre et la périphérie de la composition sont occupés par un somptueux décor de rinceaux et de feuillages en or de deux couleurs appliqué et estampé en microrelief se laissant admirer sur un fond d'argent délicatement gravé au burin, l'ensemble étant balayé par d'élégantes aiguilles de style « poire Stuart » en acier noirci. Le mouvement de calibre 19 lignes à ponts séparés présente une décoration en « fausses côtes » ; son train d'engrenages est empierré de pierres simples percées, tandis que l'échappement est monté sous chatons et que l'axe du balancier est doté d'un double contre-pivot. Ce calibre intègre un échappement à ancre en ligne droite, un balancier compensateur bimétallique coupé à vis et des roues de remontage par engrenages à dents de loup, avec un mécanisme de répétition des quarts sonnant sur timbre au moyen de deux marteaux polis. Savonnette, cadran et mouvement signés. Photo courtoisie et © https://www.bonhams.com

Une entreprise familiale

De son union avec Julie Nussbaum naquirent dix enfants, dont plusieurs fils qui rejoignirent progressivement les ateliers paternels : Fritz Henri (1832), Louis (1835), William Edouard (1838), Henri Tell (1840), Charles Henri (1842), Edouard (1848) et Jules Auguste (1850). Cette présence familiale croissante se refléta naturellement dans l’évolution de la raison sociale : la marque originale A. HUGUENIN / LOCLE, à nom du seul fondateur, céda la place à A. HUGUENIN & SON / LOCLE lors de l’incorporation des premiers fils en âge de travailler, avant de se constituer formellement en A. HUGUENIN & FILS / LOCLE lors de l’association de plusieurs d’entre eux à la direction de la maison.

1880. Annonce publicitaire d'A. Huguenin & Fils.
Enregistrement officiel de la marque de fabrique nº 35, déposé en 1881. Le logotype d'A. Huguenin & fils (indiqué A. Huguenin & Sons - Locle sur le graphisme du ruban entrelacé pour le marché d'exportation) est destiné aux montres et chronomètres.

Rayonnement technique et international

La maison se distingua par une présence soutenue aux concours de chronométrie de l’Observatoire astronomique de Neuchâtel entre 1871 et 1879, où elle soumit régulièrement des montres de poche et chronomètres de bord à échappement à ancre, à bascule et à ressort, obtenant des résultats qui confirmèrent son niveau technique. En 1877, à l’Exposition de Philadelphie, la maison présenta une pièce remarquable : une montre à échappement tourbillon dont le mécanisme était disposé de façon à neutraliser toutes les variations résultant des changements de position de l’instrument. Cette démonstration de maîtrise chronométrique fut couronnée d’une Mention Honorable à Paris en 1867. Parallèlement, la firme développa une forte présence internationale, disposant notamment d’une maison à Melbourne, en Australie, spécialisée dans l’horlogerie soignée et compliquée, les répétitions et les chronographes-compteurs.

Montre poche Auguste Huguenin & Sons, Le Locle, n° 14947, vers 1876. Destiné au marché hispanophone, ce très beau, grand et lourd chronomètre de poche savonnette en or jaune 18K est doté d'un système de remontoir au pendant et d'un mécanisme de mise à l'heure par poussette sur la carrure. Son boîtier à quatre corps de type « bassine et filets » présente des couvercles massifs entièrement et richement gravés de volutes et de motifs floraux, le couvercle supérieur étant centré d'un cartouche vierge pour des initiales, avec une carrure finement guillochée et une cuvette en or montée sur charnière. Côté face, le cadran en argent de « genre Espagne » présente un tour d'heures à chiffres romains noirs peints et un cadran de petite seconde en retrait à 6 heures. Le centre de la composition est occupé par un magnifique motif floral en cuivre doré (doré au mercure) composé de petites formes estampées en microrelief se détachant sur un fond délicatement gravé, tandis que la bordure externe est rehaussée d’une riche guirlande périphérique assortie en cuivre doré, le tout balayé par d'élégantes aiguilles de style « fleur-de-lys » en acier bleui. Le mouvement en maillechort (nickel) présente une architecture à platine trois-quarts avec décoration en « fausses côtes » et compte 19 rubis. Ce calibre de haute précision est équipé d'un système de transmission par chaîne et fusée, d'un échappement à détente à ressort, d'un balancier compensateur bimétallique coupé à vis, d'un spiral plat en acier bleui et de chatons en or vissés. Boîtier, cadran et mouvement signés. Diamètre : 55 mm. Photo courtoisie et © https://www.antiquorum.swiss/

La société « A. Huguenin & Fils » et sa marque

En novembre 1880, la raison sociale fut officiellement enregistrée sous la marque nº 35 : A. Huguenin & Fils, Locle, dont le siège était établi au 275 rue de l’Hôtel-de-Ville au Locle. Parmi les fils, William Edouard Huguenin-Bergenat (1838–1888) joua un rôle déterminant dans l’expansion technique de la maison, notamment à travers l’obtention de brevets américains relatifs aux mécanismes de répétition en 1881–1882, témoignant d’une ambition commerciale tournée vers les marchés anglo-saxons.

Dissolution

Le déclin de la maison fut précipité par la disparition successive de ses forces vives : William Edouard s’éteignit en 1888 et Charles Henri en 1890. Dès cette période, la trace de la firme disparaît des annuaires horlogers. La marque nº 35 fut finalement radiée en mai 1901 par le Bureau suisse des marques, pour cause de non-renouvellement à l’expiration du délai légal de vingt ans — aucun héritier n’ayant sollicité sa prorogation, clôturant ainsi définitivement l’histoire de cette branche du lignage Huguenin au Locle.

Note : La maison A. Huguenin & Fils du Locle, fondée par Auguste Huguenin-Bergenat, ne doit pas être confondue avec la maison A. Huguenin Fils de Bienne, fondée par Alfred Huguenin (Virchaux), entité distincte tant par ses origines familiales que par son implantation géographique.

GEDEON THOMMEN

Sa Production Genre Espagne

Le visionnaire qui industrialisa la vallée de Waldenburg

Contexte historique : La crise de la vallée de Waldenburg

Au milieu du XIXe siècle, la vallée suisse de Waldenburg était confrontée a une profonde crise économique et sociale. L’ouverture des nouvelles lignes ferroviaires suisses détourna le trafic commercial historique qui traversait auparavant le col du Haut-Hauenstein (Obern Hauenstein), laissant la région complètement isolée. Cela provoqua un chômage de masse, la misère et une vague d’émigration alarmante vers l’Amérique. Pour contrer cette situation, les autorités locales fondèrent en 1853 la Société d’Horlogerie à Waldenburg, un projet municipal ayant pour but de générer des emplois grâce à la manufacture de montres. Cependant, la désorganisation des maîtres horlogers francophones engagés (les Welschen) et le manque d’expérience transformèrent l’initiative en un véritable désastre financier, accumulant des dettes qui aggravèrent la crise locale.

Montre poche 19 lignes, portant la marque « Gedeon Thommen » gravée sur la platine. Cadran victorien de "genre Espagne" sur fond d'argent à microreliefs dorés avec le fond central finement découpé au burin, et sans décor dans les espaces inter-horaires. Aiguilles Poiré Stuart, chiffres romains noirs et points estampés pour la minuterie. Remontoir et mise à l'heure au pendant situé à III heures. Mouvement à ponts séparés avec train d'engrenages empierré (pierres simples percées), sauf pour la roue de centre, et double, avec contre-pivot, pour l'axe du balancier. L'organe régulateur comprend un échappement à ancre et un balancier bimétallique simple à vis de réglage, équipé d'un spiral simple et d'une raquette de réglage à index gradué. Collection de l'auteur.
Gedeon Thommen (1831-1890)

Gedeon Thommen : De la comptabilité au contrôle industriel (1855–1859)

Gedeon Thommen (1831–1890), un jeune commerçant doté d’une solide formation et fils du président du Tribunal cantonal, fut engagé en 1855 pour mettre de l’ordre dans les livres de comptabilité chaotiques de la société municipale déficitaire. Loin de se limiter à sa mission initiale, Thommen entrevit le potentiel de la manufacture. En 1859, aux côtés de Louis Tschopp, il décida de racheter la fabrique à la commune en reprenant l’ensemble de ses dettes. Peu après, il devint l’unique propriétaire de l’entreprise, la rebaptisant Gedeon Thommen Uhrenfabrikation.

La révolution industrielle de Thommen

Une fois à la tête de l’entreprise, Thommen mit en œuvre des changements radicaux qui transformèrent la production artisanale en un modèle semi-industriel :

  • Mécanisation et composants interchangeables : Il conçut et implanta des machines de précision pour fabriquer des composants en série. Pour la première fois dans la région, les pièces étaient interchangeables, ce qui optimisa les temps de production, réduisit les coûts et accrut la fiabilité des mécanismes. Vers 1870, sa fabrique employait déjà près de 400 ouvriers et produisait 4 000 montres par an, une infrastructure qui posa les fondations permettant à la manufacture d’atteindre une production de 200 000 unités annuelles au XXe siècle.
  • Le poinçon d’identité (1880) : En novembre 1880, Thommen enregistra officiellement sa marque d’identité : les initiales G.T. inscrites dans un ovale, gravées sur les mouvements et les boîtes de ses montres.
  • Brevets d’avant-garde (1889) : Après l’entrée en vigueur de la Loi fédérale sur les brevets en Suisse, Thommen protégea ses innovations les plus critiques avec des numéros de série de la toute première époque :
    • Protection contre la poussière (Brevet CH930A) : Dispositif au niveau du pendant pour sceller hermétiquement l’intérieur de la boîte, une innovation cruciale pour les montres d’exportation destinées à des environnements ruraux ou à un usage intensif (comme le marché hispanique).
    • Perfectionnement de la bascule (Brevets CH931A, CH1027A, CH1028A) : Améliorations mécaniques du ressort et du pont de la bascule (mécanisme de remontoir à bascule), permettant une transition fluide entre le remontage et la mise à l’heure, évitant ainsi la rupture des dents des pignons.

Rompre l’isolement : Le chemin de fer de Waldenburg

Thommen comprit qu’une production de masse exigeait une solution logistique efficace. À cette fin, il présida, finança et impulsa la création de la Waldenburgerbahn, une ligne de chemin de fer à voie étroite (75 cm de largeur et 13,51 km de longueur). Comme le confirme le document 1883 Gedeon Thommen Waldenburgerbahn-Gesellschaft.jpg, il occupa le poste de président de la direction de la compagnie. Inaugurée pour le transport de voyageurs le 1er novembre 1880, cette infrastructure rompit l’isolement de la vallée et permit aux montres d’atteindre rapidement les marchés internationaux, notamment le marché espagnol et hispano-américain. L’impact de son leadership fut tel que l’une des locomotives de la ligne fut baptisée de son nom.

Une croissance industrielle fulgurante : les chiffres clés de la production

Pour les historiens et les passionnés de la marque, l’évolution des volumes de production témoigne de l’essor industriel spectaculaire de la manufacture. Fondée en 1870, la fabrique de M. G. Thommen affichait déjà en 1872 une production de plus de 6 000 montres. À peine trois ans plus tard, en 1875, ce volume faisait plus que tripler pour dépasser les 20 000 pièces. Le sommet de cette croissance fut atteint en 1883, année où la production s’éleva à 50 000 montres, soit un rythme impressionnant de 14 douzaines de garde-temps en moyenne par jour de travail. Face à cet écoulement croissant, l’établissement dut construire un nouveau et vaste bâtiment équipé d’une machine à vapeur de quinze chevaux pour fournir la force motrice nécessaire, marquant définitivement le passage de l’atelier traditionnel à la puissance de la grande industrie horlogère.

Reconnaissance internationale et marque de fabrique

Le mérite et la qualité de la production de l’usine G. Thommen furent officiellement consacrés par de prestigieuses récompenses obtenues lors des Expositions universelles de Vienne (1873), Paris (1878) et Amsterdam (1883), ainsi qu’à l’Exposition nationale de Zurich (1883). Ces distinctions de premier plan ont directement contribué à asseoir la réputation internationale de ses produits, reconnus dès lors à travers le monde sous la célèbre marque de fabrique GT.

L’élite de l’horlogerie suisse au service du prestige de Thommen

Le prestige technique de la manufacture de Waldenburg atteignit des sommets à la fin des années 1880, à tel point que les maîtres horlogers et les négociants les plus renommés de l’époque n’hésitèrent pas à soumettre des pièces basées sur les ébauches et les mécanismes de la maison aux très exigeants concours de chronométrie de l’Observatoire de Neuchâtel. C’est ainsi que des maisons prestigieuses telles que J. Rauschenbach (Schaffhouse), Grosjean & Cie (La Chaux-de-Fonds), Rod. Uhlmann (Genève), Reichen-Guinand (Les Brenets), Maurice Woog (La Chaux-de-Fonds), Schoechlin & Cie (Bienne) ou encore G. Borel (Neuchâtel) — présentant des pièces explicitement « fabriquées par A. Thommen, Waldenbourg » — s’appuyèrent sur le savoir-faire unique de Thommen pour concourir au plus haut niveau de la précision horlogère suisse.

Le legs de Revue Thommen

Après le décès de Gedeon en décembre 1890, son fils Alphonse Thommen reprit les rênes de la manufacture en 1893. Sous sa direction :

  • La marque commerciale « Revue » fut développée et enregistrée de façon généralisée pour ses propres calibres à cylindre et à ancre.
  • En 1905, l’entreprise familiale se transforma en société anonyme, adoptant formellement le nom de Revue Thommen AG en 1908.

Deux piliers de prestige mondial

Tout au long du XXe siècle, la firme se consolida dans deux domaines d’excellence technique fondés sur la micromécanique de précision :

  • Horlogerie de précision : Célèbre pour ses montres-bracelets robustes, ses pièces de dotation militaire (notamment sous la marque Revue-Sport pendant la Seconde Guerre mondiale) et ses modèles mécaniques à réveil (comme le célèbre calibre Cricket, partagé en son temps avec Vulcain).
  • Instrumentation aéronautique : Dès 1916, la firme fabriqua le premier chronographe d’aviation pour les Forces aériennes suisses. À partir des années 1920, cette division développa la production d’altimètres, d’indicateurs de vitesse et de chronographes de bord, devenant un fournisseur de premier plan pour l’aviation civile et militaire à l’échelle mondiale.

L’héritage de Gedeon Thommen aujourd’hui

Après la dissolution du groupe MSR en l’an 2000, le patrimoine industriel de Thommen demeure pleinement actif à travers deux entités corporatives totalement indépendantes :

  • Horlogerie (GT Thommen Watch AG) : Elle opère sous un régime de production et de distribution indépendant en Suisse. Après une période sous licence avec Grovana AG (2001-2014), l’histoire a bouclé la boucle : la marque est officiellement revenue au sein de la famille fondatrice sous la direction d’Andreas Thommen (représentant la cinquième génération). Aujourd’hui, elle se maintient solidement sur le marché international, concentrée sur la revitalisation de ses collections phares d’aviation (Airspeed), ses montres de plongée (Diver) et ses calibres mécaniques historiques.

    Instrumentation aéronautique (Thommen Aircraft Instruments AG) : Héritière industrielle directe du site d’origine à Waldenburg, elle fait aujourd’hui partie de TransDigm Group Inc. (multinationale américaine cotée à la Bourse de New York). Elle continue d’opérer depuis la Suisse en tant que leader dans la fabrication d’équipements chronographiques de haute technologie, de calculateurs de données aérodynamiques (Air Data Computers) et de systèmes de recherche pour les aéronefs du monde entier.

L’âme horlogère de Gedeon Thommen continue de battre au poignet des collectionneurs, tandis que sa vision technique vole sur les tableaux de bord des avions et des hélicoptères les plus avancés du monde. Son histoire demeure l’exemple parfait de la manière dont l’innovation, la résilience et la rigueur technique peuvent transformer une crise profonde en un héritage industriel impérissable.

Circular black-and-white seal featuring the name Ramón Campos, researcher of 19th-century Swiss watchmaking and early fountain pens.