Isaac Haas-privat

Sa Production Genre Espagne

Isaac Haas-Privat (1823–1881). Horloger suisse, industriel, pédagogue et acteur majeur de la réforme de l’enseignement horloger au XIXᵉ siècle

Isaac Haas-Privat, né Jean Isaac Haas le 17 avril 1823 à Genève, et décédé le 13 octobre 1881 à Publier (Haute-Savoie) à l’âge de 58 ans, fut une figure marquante de l’horlogerie suisse du XIXᵉ siècle. Horloger de profession, industriel actif, penseur engagé dans la réforme de l’enseignement technique et premier président du Journal suisse d’horlogerie, et véritable moteur intellectuel de la publication, il incarne l’un des artisans essentiels de la modernisation intellectuelle et structurelle de la profession.

Cadran victorien et mouvement en laiton doré à platine trois-quarts de la montre Haas & Privat n° 36714 (La Chaux-de-Fonds, Suisse). Calibre à remontage et mise à l’heure par clé. Équipé d’un échappement à ancre tangentielle, d’un régulateur à raquette et d’un volant-balancier simple à trois bras, de construction unie (monométallique), sans vis de compensation, avec poinçon de fabrique « H-P & Cº » sous la platine. Curieusement, lors du montage d'origine, cette cuvette a été confondue et associée à un mouvement de même calibre portant le numéro 36713, bien que la platine soit signée du numéro 36714. Collection de l’auteur.
Haas & Privat 36714
Savonnette en argent (non poinçonné) de la montre Haas & Privat n° 36714, La Chaux-de-Fonds, vers 1865. Modèle à remontage et mise à l’heure par clé, sans couronne. L’absence de poinçons de contrôle est cohérente avec une fabrication antérieure à la loi fédérale suisse du 23 décembre 1880 sur le contrôle des métaux précieux.

Origines familiales et contexte

Isaac Haas était le fils de Jean Michel Chrétien Haas, originaire du grand-duché de Bade, établi à Genève en 1813 et naturalisé en 1816, et de Jeanne Barbara Kleinknecht.

Le milieu familial, issu d’une immigration germanique récente mais rapidement intégrée dans la société genevoise, offrait un contexte favorable à une formation solide et à une ascension professionnelle fondée sur le travail et le mérite.

Le 3 juin 1846, à Genève, il épousa Jeanne Philippine Élisabeth Privat (1825–1877), avec laquelle il eut cinq enfants. Cette alliance familiale joua également un rôle dans son activité industrielle, notamment à travers sa collaboration ultérieure avec son beau-frère Privat.

Montre poche Haas & Privat, Chaux-de-Fonds, n° 26333, vers 1860. Destinée au marché hispanophone, cette très belle montre de poche savonnette à répétition des minutes et remontoir au pendant est dotée d'un boîtier en or jaune 18K à quatre corps de type « bassine et filets », dont le couvercle et le fond sont finement guillochés, le premier centré d'un cartouche à décor floral réservé pour des initiales, avec carrure cannelée et cuvette en or montée sur charnière gravée des détails du mouvement. Côté face, son cadran en argent, caractéristique du « genre Espagne », présente un tour d'heures à chiffres romains noirs et minuterie extérieure. Le centre de la composition est occupé par un magnifique motif floral en cuivre doré (doré au mercure) composé de petites formes estampées en microrelief se détachant sur un fond d'argent délicatement gravé au burin, tandis que la bordure externe est rehaussée d’une riche guirlande périphérique assortie en cuivre doré. À 6 heures, le cadran de la petite seconde se présente en retrait, le tout balayé par de remarquables aiguilles de style « poire » en acier bleui. Le mouvement de 40 mm en maillechort (nickel) présente une décoration damassée et compte 28 rubis, un échappement à ancre en ligne droite, un balancier compensateur bimétallique coupé avec spiral Breguet en acier bleui et un système de répétition des minutes sur timbres activé par une glissière sur la carrure. Diamètre : 51 mm. Photo courtoisie et © https://www.antiquorum.swiss/

Formation et débuts précoces

Il effectua ses premières études au Collège de Genève, avant d’entrer, à l’âge de treize ans, à l’École d’horlogerie. Il s’y distingua rapidement par son application, son sérieux et ses aptitudes, obtenant plusieurs récompenses durant sa formation.

En 1841, à seulement dix-huit ans, il s’établit à son compte comme repasseur, métier exigeant consistant à ajuster, régler et perfectionner des mouvements horlogers.

Un premier “chef-d’œuvre” : l’horloge à automates

À cette époque remonte un épisode révélateur de son talent précoce : il fut chargé de restaurer une horloge extrêmement complexe conservée à la Bibliothèque publique de Genève.

Cette pièce remarquable comportait un mécanisme d’automates mettant en mouvement des figures — le Christ, les douze apôtres et la Vierge Marie — à chaque sonnerie de l’heure.

Après un travail délicat et minutieux, le jeune Haas réussit à en rétablir le fonctionnement régulier. Il évoqua toute sa vie cette restauration avec la fierté d’un artisan se souvenant de son premier accomplissement majeur. L’objet est aujourd’hui conservé au Musée d’archéologie.

Haas & Privat 55082
Cadran victorien remarquable par son fond finement ciselé au pointillé, offrant une texture mate et granulée qui met en valeur des volutes délicates en forme de « S » gravées entre les heures et les motifs floraux en relief doré, orné d’aiguilles fleur-de-lys, ainsi que son mouvement à platine trois-quarts de la montre Haas & Privat n° 55082 (La Chaux-de-Fonds – vers 1870). Calibre à double système de remontage et de mise à l’heure, par couronne et par clé. Équipé d’un échappement à ancre en ligne droite à levées visibles, d’un régulateur à raquette à index allongé et d’un balancier compensateur bimétallique coupé, destiné à compenser les variations de température, avec vis de réglage et de compensation. Pivotement sur rubis à pierres percées, sertis sous chatons dorés vissés, avec vis en acier bleui sur la platine. Collection de l’auteur.

Premières expériences professionnelles

Après un passage dans la maison Dupan et Haim, il franchit une étape décisive en 1851, en quittant Genève pour s’installer à La Chaux-de-Fonds, alors centre majeur de l’horlogerie suisse.

Activité industrielle et expansion commerciale

À La Chaux-de-Fonds, Haas-Privat fonda, avec son beau-frère Privat, une entreprise horlogère.

  • Dans un premier temps, la maison travailla avec la France.
  • À partir de 1858, elle étendit ses relations commerciales à l’Espagne, qui devint son principal marché.

Il demeura dans cette ville jusqu’en 1873, période qui correspond à la phase la plus active de sa carrière industrielle.

Engagement civique et institutionnel

Durant son séjour à La Chaux-de-Fonds, Haas-Privat joua un rôle actif dans la vie publique :

  • Membre de la Commission d’éducation
  • Participant à la création de l’École d’horlogerie
  • Pionnier dans la participation aux concours de réglage de l’Observatoire de Neuchâtel
  • Engagement dans le corps des cadets, témoignant de son intérêt pour les affaires militaires et l’organisation civique

Il laissa dans cette ville, comme à Genève, le souvenir d’un homme profondément impliqué dans le progrès collectif.

Haas & Privat
Montre de poche savonnette Haas & Privat n° 44276 (La Chaux-de-Fonds, vers 1870). Savonete en or 18k avec décor floral émaillé polychrome au revers. Cadran de style « genre Espagne ». Photo courtoisie de © https://www.maykajewels.com

Durant la seconde moitié des années 1860, la maison poursuivit avec éclat sa participation aux prestigieux concours de réglage de l’Observatoire cantonal de Neuchâtel. Cette rigueur technique fut couronnée de succès par l’obtention d’une première place pour le chronomètre de poche n° 41949, observé pendant 32 jours, avec une variation moyenne de seulement 0,24 seconde/jour, distinction majeure qui permit à la firme de se hisser devant les horlogers les plus renommés et de maintenir son rang parmi l’élite de la chronométrie suisse. En 1880, Haas-Privat & Cie obtint également, aux côtés de Patek, Philippe & Cie., une mention honorable lors du Concours de Chronomètres de l’Observatoire de Genève.

Ce niveau d’excellence se confirma de manière éclatante lors de l’Exposition internationale de Melbourne (1880-1881). Lors du concours de réglage supervisé par l’Observatoire de Melbourne, la maison Haas-Privat & Cᵉ décrocha la troisième place mondiale avec le score remarquable de 490 points sur 500, se positionnant ainsi devant de prestigieuses manufactures de premier ordre, dont la célèbre American Watch Co. de Waltham et d’autres horlogers renommés de l’époque.

Toutefois, cette trajectoire ascendante fut brutalement interrompue par la disparition soudaine d’Isaac Haas-Privat en 1881.

Durant leur période à La Chaux-de-Fonds, les mouvements sont généralement marqués « Haas & Privat », tandis qu’à partir d’environ 1873, après leur installation à Genève, les montres portent la mention « Haas-Privat & Cie. » (probablement en lien avec M. Ducommun). Dans de nombreux cas, un numéro figure également à côté de la signature, correspondant au numéro de calibre interne.

Publicité imprimée vintage en noir et blanc pour la "MAISON HAAS-PRIVAT & Cº". L'annonce, publiée en 1880, sur fond clair, détaille son activité de "Manufacture d’Horlogerie" à Genève (rue Gutenberg) fondée en 1850, spécialisée dans les procédés mécaniques et les réglages de précision. En bas, deux encadrés indiquent les adresses de ses succursales à Madrid (Calle de la Victoria) et Lisbonne (Arco do Bandeiro).
Annonce de la maison Haas-Privat & Cᵉ (vers 1880), illustrant son réseau commercial à Madrid et Lisbonne.
Publicité de novembre 1893 pour "C. HAAS, THELLAECHE & Cº", successeurs de l'ancienne maison "HAAS-PRIVAT & Cº". Le texte indique les adresses de la firme : 11, rue Petitot à Genève, 4, Calle de la Victoria à Madrid, et mentionne également leur maison à Lisbonne.
Annonce de C. Haas, Thellaeche & Cᵉ (novembre 1893), successeurs de la maison Haas-Privat & Cᵉ.

Retour à Genève et projets industriels

De retour à Genève en 1873, il s’associa avec M. Ducommun pour fonder une fabrique mécanique rue Gutenberg, destinée à intégrer les perfectionnements techniques modernes de l’horlogerie.

Ce projet ambitieux fut cependant frappé par une double tragédie :

  • la mort de son associé,
  • puis la sienne, peu après,

ce qui empêcha l’aboutissement complet de cette entreprise.

Activité institutionnelle à Genève

À Genève, Haas-Privat poursuivit un engagement soutenu :

  • Membre de la Commission de surveillance de l’École d’horlogerie
  • Participant actif à la Section d’horlogerie
  • Auteur de communications techniques variées et remarquées
  • Expert fréquemment sollicité dans des affaires commerciales délicates, en raison de sa compétence et de son intégrité

Le Journal suisse d’horlogerie : une œuvre majeure

Isaac Haas-Privat fut :

  • Membre fondateur du Journal suisse d’horlogerie
  • Premier président de son comité directeur
  • Véritable moteur intellectuel de la publication

Le premier numéro parut en 1876, date symbolique coïncidant avec l’anniversaire de la Société à laquelle il était lié.

Il y collabora avec des figures importantes telles que :
L. Lossier, le professeur Thury, J.-B. Grandjean, Joseph Rambal, entre autres.

Pendant six années, il consacra à cette publication une grande partie de son temps, allant jusqu’à empiéter sur ses heures de repos. Il n’en attendait aucune récompense matérielle, sinon « le sentiment du devoir accompli ».

Réforme de l’enseignement horloger

L’un des apports les plus décisifs de Haas-Privat concerne la transformation de l’enseignement technique.

Il défendit avec force le passage :

  • d’un modèle exclusivement pratique (learning by doing),
  • à un modèle intégrant une formation théorique (learning by learning).

Il prônait l’introduction systématique de disciplines telles que :

  • le dessin technique
  • la géométrie
  • les mathématiques

Ses idées, initialement contestées par les milieux traditionnels, s’imposèrent progressivement et contribuèrent à refonder l’enseignement horloger moderne.

Nombre des articles sur cette réforme, publiés dans les premières années du Journal suisse d’horlogerie, furent rédigés par lui.

Participation au progrès technique et industriel

Haas-Privat participa activement à diverses initiatives collectives :

Expositions et concours

Il contribua notamment à une exposition intercantonale consacrée aux outils et instruments de l’horlogerie, de la bijouterie et des boîtes à musique, qui attira 4 234 visiteurs en 60 jours, démontrant son importance.

Normalisation technique

Il soutint le projet de la « filière suisse », système visant à standardiser les vis horlogères selon des bases métriques, développé avec le concours de Thury et J.-B. Grandjean.

Concours de réglage

Il participa à la promotion des concours de réglage (institutionnalisés en 1872), qui contribuèrent fortement au perfectionnement de la précision horlogère.

Personnalité et caractère

Les témoignages contemporains décrivent unanimement Haas-Privat comme un homme :

  • d’une rectitude absolue
  • d’une grande affabilité
  • doté d’un esprit de conciliation rare
  • d’une modestie remarquable, considérée comme caractéristique des esprits d’élite

Malgré son autorité technique, il restait ouvert à la discussion, attentif aux critiques, et prêt à reconnaître la valeur des idées d’autrui.

On affirmait qu’il n’avait probablement pas d’ennemis.

Mort et réception

Sa mort, survenue subitement en 1881, fut ressentie comme un choc profond. Elle intervint après une période de fatigue due à un excès de travail, alors même qu’il envisageait de réduire temporairement ses activités.

Elle laissa un vide considérable :

  • dans sa famille
  • parmi ses collègues
  • au sein du Journal suisse d’horlogerie, dont il était l’âme

Héritage

Isaac Haas-Privat laisse un héritage durable :

  • dans la modernisation de l’enseignement horloger
  • dans la structuration intellectuelle de la profession
  • dans le développement du Journal suisse d’horlogerie, devenu une référence majeure
  • dans la promotion d’une horlogerie fondée à la fois sur la science, la rigueur et la transmission du savoir

Homme d’action autant que de pensée, profondément désintéressé et animé par le sens du devoir, il incarne une figure exemplaire de l’horloger du XIXᵉ siècle, à la croisée de l’artisanat, de l’industrie et de la pédagogie.

Continuité et transition générationnelle : Charles-Adrien Haas (1881–1902)

Continuité familiale et prolongement de l’activité (après 1881)

Après le décès d’Isaac Haas-Privat en 1881, une partie de l’activité commerciale, notamment les relations établies avec le marché espagnol, fut reprise par son fils Charles-Adrien Haas (1847–1902).

Le 6 février 1883, celui-ci reconstitua à Genève une structure sous la raison sociale C. Haas, Thellaeche & Cᵉ, avec siège au 11, rue Petitot. Il s’associa avec Celestino Thellaeche, négociant établi à Madrid, afin de maintenir les débouchés commerciaux en Espagne. Après le décès de ce dernier en 1885, sa veuve, Ana María Muñoz y Saco, participa à la poursuite de l’activité au sein de la société.

Dans les années suivantes, la maison poursuivit ses opérations commerciales entre Genève et la péninsule Ibérique, avec une implantation à Madrid (4, calle de la Victoria) et des relations étendues jusqu’à Lisbonne.

Charles-Adrien Haas demeura à la tête de cette organisation jusqu’à son décès en 1902.

Note de clarification —
Il convient de ne pas confondre Isaac Haas-Privat avec la maison distincte dite « B. (Benjamin) Haas Jeune », ni son successeur « Haas Neveux & Co. », ni avec les différentes raisons sociales qui en dérivent, lesquelles relèvent d’une autre lignée horlogère sans lien établi avec Haas-Privat.

Elias Frères – Genève

Sa Production Genre Espagne

En l’absence actuelle de sources documentaires fiables attestant l’existence d’un horloger ou d’une manufacture clairement identifiée sous la raison sociale « Elias Frères – Genève », cette dénomination demeure problématique dans l’état des connaissances disponibles. En effet, au-delà de l’existence matérielle des montres elles-mêmes portant cette signature, aucun document d’archives connu ne permet, à ce jour, de confirmer l’existence d’une structure horlogère genevoise correspondante dans les registres de l’horlogerie du XIXe siècle.

Elias Freres pocket watch
Cadran et mouvement de montre de poche, Elias Frères, Genève, nº 4801. Cadran de style victorien à décor pointillé, orné d’une guirlande périphérique en relief doré et d’un motif central assorti sous chiffres romains peints. Il abrite un mouvement d’environ 12 lignes à ponts indépendants de type barrette, avec balancier sous coq, remontage par couronne (remontoir au pendant) et mise à l’heure par poussoir latéral. Le calibre est équipé d’un échappement à cylindre, d’un régulateur à raquette simple, et d’un balancier lisse monométallique sans vis, associé à un spiral plat en acier sans courbure terminale relevée, le tout pivotant sur 8 rubis percés sans chatons. Collection de l’auteur.

Une explication plausible serait donc de considérer que «» ne corresponde pas à une manufacture indépendante, mais plutôt à une marque utilisée dans le cadre du commerce international de l’horlogerie suisse. Dans ce contexte, il est fréquent que des signatures évoquant Genève aient été employées pour valoriser l’origine des mouvements, sans correspondre à une structure productive clairement documentée.

Dans cette perspective, une hypothèse cohérente consisterait à rapprocher cette appellation de la figure d’Eduard David Elias, négociant et grossiste établi à Amsterdam au XIXe siècle. Son activité de distributeur de montres suisses, associée à des maisons horlogères reconnues, montre qu’il disposait d’un réseau commercial suffisant pour faire apposer ou utiliser des signatures spécifiques dans le cadre de la commercialisation de pièces destinées à l’exportation.

Il est donc envisageable que certaines montres signées « Elias Frères – Genève » relèvent davantage d’un système de marque de distribution que d’une production manufacturière autonome. Dans ce schéma, Genève désignerait l’origine du mouvement ou le circuit d’assemblage, tandis que le nom Elias renverrait à l’importateur ou au distributeur néerlandais.

Elias Frères n° 64580 pocket watch
Cadran, cuvette et mouvement de montre de poche Elias Frères, Genève, n° 64580. Cadran de style victorien remarquable par son fond décoré au pointillé, arborant une guirlande périphérique en relief doré et un motif central avec des symboles agricoles assorti sous des chiffres romains peints, complété par un cadran subsidiaire pour la trotteuse des secondes à 6 heures. La cuvette en or gravée au revers protège un mouvement à ponts de construction classique jurassienne, doté d’un système de remontage par couronne (remontoir au pendant) avec mise à l’heure par poussoir latéral à 4 heures. Ce calibre de qualité soignée est équipé d’un échappement à ancre à ligne droite et d’un régulateur à raquette à index allongé, et bat grâce à un balancier bimétallique ouvert (compensé) avec vis de réglage, associé à un spiral Breguet à courbe terminale relevée pour un meilleur isochronisme, le tout pivotant sur 15 rubis, pierres percées, sans chatons. Photo courtoisie de © https://miarb.es

En l’état actuel des recherches, cette interprétation demeure une hypothèse de travail. Elle permet toutefois de rendre cohérentes les observations matérielles et l’absence de documentation suisse correspondante, au-delà de la seule existence des pièces horlogères conservées. Ces pièces constituent ainsi un témoignage intéressant de l’histoire de l’horlogerie suisse de la seconde moitié du XIXe siècle, et l’on peut espérer que de nouvelles informations viendront, à l’avenir, éclairer plus précisément leur origine.

EDOUARD CHÂTELAIN – TRAMELAN

Sa Production Genre Espagne

Edouard Chatelain (1811-1892). Horloger.

Édouard Châtelain (1811–1892), horloger établi à Tramelan, est une figure connue uniquement à travers les quelques pièces qui nous sont parvenues. Son œuvre documentée se limite à un petit nombre de montres de poche “à clé”, ce qui les situe dans une typologie encore précoce ou conservatrice de l’horlogerie suisse du XIXe siècle.

Montre de poche Edouard Châtelain n° 4096, calibre à remontage par clé avec mise à l’heure par clé indépendante. Équipé d’un échappement à ancre tangentielle, d’un régulateur à raquette à index court, système de réglage simple, et d’un balancier à section transversale semi-circulaire, construction monométallique sans dispositif de compensation thermique. Pivotement sur rubis à pierres percées, sans chatons, avec disposition régulière sur la platine, sans contre-pivots. Spiral plat en acier, de construction classique sans courbure terminale. Vis en acier bleui sur la platine. Collection de l’auteur.

Les cadrans associés à ses pièces, de style victorien mais à l’ornementation contenue, sans travail important de ciselure manuelle, témoignent d’une production à vocation essentiellement fonctionnelle, éloignée des langages décoratifs plus développés apparus par la suite. Les boîtes de type savonnette retrouvées sont en argent et auraient été réalisées par son frère aîné, Julien Édouard Châtelain ; elles portent à ce titre le poinçon “JEC”.

Montre de poche E. Châtelain n° 4394 (Tramelan – vers 1870). Cadran qui, dans un style victorien, présente une ornementation contenue, témoignant par sa cuvette gravée en espagnol (« ESCAPE DE ÁNCORA / CENTROS EN RUBÍES ») d'une production de « genre Espagne » destinée au marché hispanophone. Calibre de 19 lignes à remontage par clé avec mise à l’heure par clé indépendante. Équipé d'un échappement à ancre tangentielle, d'un régulateur à raquette à index court, d'un système de réglage simple, et d'un balancier simple à section transversale semi-circulaire, de construction monométallique sans dispositif de compensation thermique. Pivotement sur rubis à pierres percées, sans chatons, avec disposition régulière sur la platine, sans contre-pivots. Spiral plat en acier, de construction classique sans courbure terminale. 15 rubis percés. Platine nickelée, finition lisse.

Au-delà de sa propre production indépendante à Tramelan, Édouard Châtelain fut sollicité en tant qu’expert horloger-mécanicien pour son habileté technique par Ernest Francillon et Jaques David, les dirigeants de la maison Longines. Il fut l’artisan chargé de concevoir et de fabriquer une grande partie des machines nécessaires à la révolution industrielle que visait la manufacture de Saint-Imier. Bien que son caractère difficile et ses idées parfois confuses aient représenté un défi pour le projet, il fut le maître d’œuvre de la mise en place de ces outils de production innovants. Toutefois, cette industrialisation ne fut pas exempte d’échecs initiaux pour Longines : notamment, l’échappement construit sur les bases préconisées par Châtelain présentait des défauts de jeunesse, obligeant la fabrique à revenir au système à ancre classique pour assurer sa viabilité technique.

Il fut le père et le maître d’Ariste Châtelain (1843–1928), qui joua un rôle important dans l’industrialisation locale en figurant parmi les principaux promoteurs de la fabrique horlogère Record à Tramelan, à laquelle “il s’y dévoua corps et âme”.

ARISTE CHÂTELAIN – RECORD WATCH CO.

Sa Production Genre Espagne

Ariste Châtelain watchmaker
Ariste Châtelain (1843–1928)

Industriel, fabricant d’horlogerie, banquier et figure publique suisse, dont la trajectoire demeure indissociable de l’histoire industrielle du Jura bernois et, plus particulièrement, de la genèse de la célèbre manufacture Record. Châtelain a su conjuguer dès sa jeunesse une remarquable vocation pour l’administration publique et le développement éducatif de sa commune (présidant le conseil des écoles primaires à l’âge de 22 ans et contribuant activement à la fondation de l’école secondaire de Tramelan en 1874) avec une carrière d’envergure dans les secteurs horloger et financier.

Établi à Tramelan-dessus, il fonde en 1863 sa propre maison de fabrication de boîtes et mouvements de montres. Sa solidité financière et son influence institutionnelle au sein de la communauté lui valent d’exercer également la fonction de banquier ; en mars 1889, il est ainsi nommé par l’assemblée générale comme l’un des liquidateurs officiels de la Banque Populaire de Tramelan. Doté d’une vision commerciale précoce tournée vers l’exportation, il enregistre cette même année 1889 (sous le numéro 2621) une marque figurative représentant un lion destiné aux marchés d’outre-mer, avant de moderniser sa production au tournant du siècle sous la marque « MYRIA », spécialisée dans les calibres plats et extra-plats d’ancre et de cylindre à haute interchangeabilité.

Record pocket watch type Spanish. Ariste Chatelain
Montre de poche savonnette Record (vers 1900). Boîtier de 51 mm de diamètre entièrement ciselé de motifs floraux et de losanges sur fond guilloché, avec médaillon central libre. Cadran de type « genre Espagne » en argent à patine ivoire, orné de motifs floraux en relief en or, chiffres romains noirs et aiguilles épée en acier bleui. Cuvette gravée de deux médailles commémoratives et des mentions techniques « CHATONS – ANCRE 15 RUBIS – LEVÉES VISIBLES ». Mouvement à platine trois-quarts de construction classique jurassienne. Remontage par couronne (remontoir au pendant) avec mise à l’heure par couronne à tirette. Échappement à ancre à levées visibles. Régulateur à raquette à index court, système de réglage simple. Balancier bimétallique ouvert à deux secteurs, avec vis de réglage et de compensation thermique. Pivotement sur rubis à pierres percées, montés sous chatons partiels sur les roues principales, sans contre-pivots sur la platine. Spiral Breguet en acier, à courbe terminale type Breguet, ajusté pour compensation des positions. Calibre à 15 rubis. Platine en laiton doré, finement satinée avec finition régulière de type jurassien. Photo courtoisie de © http://www.antiguedades.es/

L’œuvre maîtresse de sa maturité industrielle se concrétise en 1903 avec la fondation de la société Record Watch, entreprise créée à Tramelan avec l’objectif initial de produire une montre de poche triangulaire à affichage rétrograde, d’après les droits acquis du brevet n° 27961 de Giovanni Sgherlino (Turin). Sous son impulsion, l’essor est foudroyant, atteignant 250 employés dès la première année et établissant son siège à Genève, avec des bureaux à Tramelan-dessus, La Chaux-de-Fonds, Les Pommerats et Londres.

Record Watch Co. publicité avec ses calibres, 1911.

En 1916, la Record Watch Co. fusionne avec plusieurs entités, dont Z. Perrenoud & Cie, Stabilis et Châtelain Leal & Co. (Londres), pour former la Record Dreadnought Watch Co. SA, élargissant considérablement sa gamme de produits. Devenue un acteur majeur de la production de masse, la manufacture fabrique des montres de service pour les forces armées allemandes et britanniques durant les décennies 1930 et 1940, avant de reprendre son nom d’origine, Record Watch Co. S.A., en 1949. L’excellence de ses calibres se confirme tardivement sur le marché américain par le succès de son mouvement de chemin de fer (calibre 435B) en 1960, un an avant le rachat de l’entreprise par la maison Longines en 1961. La mémoire technique et commerciale de Record subsistera dès lors à travers des signatures conjointes (Longines-Record) et la pérennité de ses propres calibres sous l’égide de Longines.

Eugène Monnier

Sa Production Genre Espagne

 De l’art ancré dans le Jura à la conquête du marché horloger espagnol

Introduction : Le visage d’un artisan discret de la haute précision

L’histoire de la chronométrie suisse ne s’écrit pas uniquement à travers les grands noms célébrés lors des expositions universelles. Derrière la robustesse et l’élégance des montres qui traversèrent les frontières au XIX siècle se cache le labeur d’indépendants passionnés. Eugène Monnier, né vers 1837 et établi durablement dans le Jura bernois et neuchâtelois, incarne l’essence même de ces horlogers de métier. Spécialisé dans les mouvements robustes et les boîtes de type « genre espagnol », son parcours témoigne d’une adaptation constante, allant de l’établi d’artisan jusqu’à la collaboration industrielle avec des boîtiers de renom comme Fritz Jeanneret.

Montre de poche « Pelayo » par Eugène Monnier nº 16239, vers 1890. Mouvement de 19 lignes et 15 rubis à ponts séparés avec échappement à ancre en ligne droite à levées visibles. Le système de remontage au pendant et la mise à l'heure s’opère par couronne et action de poussette sur la carrure à 4 heures. L'architecture des axes de la roue centrale et du barillet, dotés de carrés, permet également l'action avec la clé. Le mouvement a été conçu avec un pont de rouage de remontoir robuste et consistant, fixé par trois vis assurant une transmission parfaite. Les axes sont protégés par des pierres percées, complétées par un contre-pivot pour les axes du balancier et de l'ancre. L'organe réglant est associé à un balancier compensé coupé avec vis de réglage dorées régulant les oscillations d’un spiral en acier bleui ajusté par un système de réglage par raquette. Cadran argenté « genre Espagne ». Le centre de la composition est occupé par de petits motifs dorés aux teintes et textures variées, estampés en microrelief, composant un décor floral qui se détache sur un fond d'argent finement gravé au pointillé au burin. Le cercle horaire présente des chiffres romains peints à la main au noir de fumée. Les espaces inter-horaires, situés entre les chiffres, sont ornés de motifs floraux et végétaux stylisés gravés au burin. Des perles concaves régulières constituent la minuterie. La périphérie est bordée par une guirlande florale aux éléments dorés de textures variées, façonnés en microrelief, et faisant écho au motif central. Enfin, le cadran arbore un estampage en relief à filet perlé sur sa bordure extérieure. Le sous-cadran de la petite seconde, aux chiffres peints à la main, est doté d’un guillochage étoilé centré sur le pivot de l’aiguille. L'ensemble est rythmé par des aiguilles en acier bleui de style poire Stuart. Collection de l’auteur.

Les origines et l’ascension technique (1860–1875)

  • Les débuts à Renan et Cernier : Dès le début des années 1860, les répertoires professionnels attestent de la présence d’Eugène Monnier en tant que repasseur et remonteur à Renan, une étape fondatrice où il maîtrise l’ajustage minutieux et le fini des mouvements complexes. Au tournant de 1870, son savoir-faire est répertorié à Cernier parmi les spécialistes de l’échappement à ancre, confirmant son ancrage technique dans la haute école jurassienne.
  • Implantation à Tramelan : Au milieu des années 1870, Monnier transfère son atelier à Tramelan-Dessus, s’intégrant pleinement dans le tissu productif local de la fabrique d’horlogerie et participant à la vie civique de la communauté, comme en témoignent ses contributions aux comités d’infrastructure locale.

Structuration industrielle et l’alliance avec Fritz Jeanneret (1883–1888)

  • La maison de fabrication : Les registres du commerce actent officiellement la maison sous la direction d’Eugène Monnier à Tramelan, avant de fixer ses bureaux administratifs et commerciaux à La Chaux-de-Fonds (notamment rue Fritz-Courvoisier, puis rue du Parc).
  • Collaboration stratégique avec Fritz Jeanneret : En 1888, une synergie décisive voit le jour à La Chaux-de-Fonds. Monnier s’associe au monteur de boîtes Fritz Jeanneret pour lancer des modèles protégés de montres pour dame, dotés d’un mouvement garanti et d’une construction de boîte novatrice avec cache-poussière. Cette alliance technique permet d’optimiser la matière précieuse — en économisant de l’or tout en assurant une structure rigide protégeant le mouvement — et de coordonner efficacement la production conjointe de montres Lépines et de boîtes savonnettes à grand guichet.
Publicité d'Eugène Monnier et Fritz Jeanneret à La Chaux-de-Fonds (1888).
Montre de poche Pelayo, d’Eugène Monnier, n° 16239. Savonnette épaisse en argent 0.800, d’un diamètre de 55 mm et d’une hauteur de 20 mm, se distinguant par son profil cylindrique dit « tambour », en contraste avec les profils lenticulaires plus minces et arrondis. Son orfèvrerie se caractérise par un guillochage extérieur rillage aux lignes ondulées parallèles et alternées, encadrant un écusson central ciselé et gravé au burin, entouré de motifs floraux et de rinceaux. La carrure, soigneusement texturée, et la cuvette cache-poussière, abritant des gravures nominatives et techniques, achèvent de souligner le savoir-faire artisanal de cette pièce. Poinçon de contrôle Grand Tétras (coq de bruyère) du Bureau de Contrôle de Saint-Imier.
Marque déposée « Pelayo », par Eugène Monnier.

La marque « Pelayo » et le mystère du réseau de distribution espagnol

  • Le 24 février 1885, la maison dépose officiellement la marque et le poinçon « Pelayo » (enregistrement nº 1339), illustré en son centre par une tour crénelée en pierre, autour de laquelle le nom de la marque se dispose en arc de cercle, venant ainsi circonscrire et encercler l’édifice fortifié, le tout complété par de délicats motifs floraux et une étoile dans la partie inférieure, l’ensemble étant destiné à certifier ses mouvements et boîtes de montres. Probablement inspiré par la figure historique et chevaleresque espagnole de Don Pelayo, ce choix identitaire n’est pas anodin : les annuaires spécialisés de l’époque, notamment au tournant du XXᵉ siècle, finissent par classer explicitement la production d’Eugène Monnier dans la catégorie des « genre espagnol ».
  • L’énigme de la chaîne de distribution : Si les montres de genre espagnol signées Eugène Monnier atteignirent la péninsule ibérique en raison de leur esthétique robuste et espagnole, la chaîne logistique exacte reste enveloppée de discrétion. Compte tenu de ses liens familiaux avec les Gindraux, il est permis d’envisager que leur introduction sur le marché espagnol ait pu s’opérer par l’intermédiaire des réseaux de distribution de ces derniers, à travers l’établissement de Louis Gindraux à Barcelone. Par ailleurs, Monnier pouvait s’appuyer sur des réseaux de commissionnaires, des comptoirs de négoce basés à Genève ou La Chaux-de-Fonds, et d’autres intermédiaires commerciaux installés dans les grands hubs ibériques. Ces marchands commandaient des séries spécifiques adaptées au goût local — boîtes lourdes, trotteuses précises et cadrans lisibles — sans que les archives directes n’exposent l’intégralité de leurs registres de vente transfrontaliers.

Épilogue : Fin de parcours et dispersion de l’héritage

Eugène Monnier, qui travailla jusqu’à ses derniers jours, s’éteint subitement le 26 mai 1907 à son domicile de la rue du Parc à La Chaux-de-Fonds, à l’âge de 70 ans. Face à cette disparition, la famille procède à la liquidation des existences et de la machinerie de l’atelier au moyen d’une vente de gré à gré, incluant la totalité des mouvements, pièces, fournitures et outillage qui constituaient le cœur opérationnel de la maison. En l’absence de relève générationnelle ou de continuité industrielle dans la direction de la manufacture, cet inventaire marqua la dispersion finale de son legs productif et la clôture définitive de son œuvre.

Aujourd’hui, les rares pièces parvenues jusqu’à nous sous la marque Pelayo ou à travers ses calibres civils témoignent de ce savoir-faire helvétique de précision, taillé sur mesure pour répondre aux exigences du marché espagnol de la fin du XIX siècle.

Nota finale Quelques années plus tard, en 1917, la marque Pelayo resurgit aux mains de Jules Calame fils, à La Chaux-de-Fonds, pour le commerce de montres, boîtes, mouvements et cadrans… mais ça, c’est une autre histoire.

Circular black-and-white seal featuring the name Ramón Campos, researcher of 19th-century Swiss watchmaking and early fountain pens.